RE-COMPOSITION DE TISSUS
VAULX-EN-VELIN

À propos d'une inauguration …

La neuve Maternité de Vaulx-en-Velin.
Appelée par la Mutualité du Rhône, (j'avais précisé, être, avant tout, une traductrice, transposant des réalités sociales, économiques, scientifiques…en d'autres, plus hautes, plus denses, plus fortes, ramassées, espace et temps noués, et qu'il me fallait être là où “ ça ” se jouait, pour trouver grâce, grâce à eux, hommes et femmes, détenteurs de mémoire, pourvoyeurs de rêves)…

Appelée : je suis à Vaulx-en-Velin… un beau soir de Septembre. Les “ Amis de la Maternité ” autour de la table.
Les paroles se dévident, se déroulent, accentuées, d'Afrique du Nord, fortes et fragiles, chantantes, cassées, lancées, juvéniles, lâchées d'émotion, et la mienne se mêle aux leurs, questionnant, réclamant, impatiente, qu'elles osent dire, (afin que je trouve ma fonction, la leur offre), ce que ce bâtiment-là, neuf, né, signifie, pour elles, qui l'avaient tant voulu.
Langues déliées.

Il fut convenu, ce soir-là, que seraient organisées des visites de la Clinique, lieu à apprendre par cœur, pour les femmes de l'Association, les enfants, les leurs, et d'autres partenaires, (souffle, accords), découverts au fur et à mesure, inscrits dans le tissu social ; que deux, ou trois, ou quatre femmes, m'accompagneraient dans toutes les démarches, vers, rencontres, de, institutions, associations, entreprises, limites déplacées etc.
“ Inaugurer = prendre les augures, lire, déchiffrer les signes, les interpréter ”… le reste de la semaine, voilà ce que je fis …

Oui, le Directeur de l'École de Musique rencontré dans les couloirs de la Maison des Sociétés me promettait son aide, me donnait le téléphone de son frère, Bernard Lucas, qui lui, vu plus tard sur le chantier, offrait violonistes, violoncellistes, guitaristes, chanteurs ….cordes et cordes vocales.

Oui, la visite menée par le Directeur de l'entreprise Salvadori (frère d'une de mes très anciennes comédiennes), nous renseignait à la fois sur la naissance de la perle, l'alchimie du verre, le fonctionnement d'un parcours - modèle ? contre modèle ? - et donnait la possibilité à celles - hors écritures, hors jeu - de traduire autrement : broderie, symbolique de la couleur.
Oui, Christine Rodet, ludothécaire, et ses animateurs, mettaient leurs matériaux, compétences “ d'ouvriers ”à notre disposition. Le jeu, le livre : vecteurs d'agrandissement - flèches - une marelle ? de la Terre au Ciel ?
Plus tard, je lirai :
“ Dans la tradition de l'Islam, le métier à tisser symbolise la structure et le mouvement de l'Univers. En Afrique du Nord, dans les plus humbles chaumières des massifs montagneux, la maîtresse de maison possède un métier à tisser. Deux ensouples de bois supportées par deux montants = un cadre simple.
L'ensouple du haut porte le nom d'ensouple du Ciel, celle du bas représente la Terre. Les quatre morceaux de bois symbolisent déjà tout l'Univers ”.

Oui, le Centre multiculturel de rencontres pourrait nous mettre en contact avec des musiciens chanteurs, à voix, à mains nues ; et apporter leur aide pour le journal de l'Association.

Dans chaque chambre, au premier étage, on entendrait des berceuses, murmurées, câlinantes. Toutes les langues inconnues, étrangères, en une seule, de tendresse.

Oui, Paul Fuchs, le même, celui qui avait contribué aux “ prises de paroles ”, rejoint un beau samedi, me fit don d'un présage : là, tout à côté de sa maison, une magnanerie, bruissante, fournie, avide ; les longues branches de mûriers arrivant, nous fîmes la chaîne pour les offrir, dans la touffeur à ces centaines de vers à soie. Interdite !

Oui, Maryvonne Berthet, du Service Prévention, me guidait, autre Ariane ; je tenais serré dans la main le fil tendu, précis de son discours.

Oui, Myriam Prouvost, groupe de paroles, reviendrait avec des femmes, pour réfléchir à la manière de rendre compte-traces ? dans les parcours grand public … mais paroles privées … jusqu'où ?, de quoi ?…

Oui, Claude (“ Amis de la Maternité ”) reliée au livre, à la bibliothèque (et Nathalie, et Marie-Hélène …) = en fabriqueraient un, très grand, pour pouvoir tourner la page, les pages, exploiter tous les supports possibles, les techniques autres (broderies, couture, carte, canevas, drap plié, poche formée de deux pages… )

Oui, l'Association Galactée reviendrait inventer leur juste fonction dans une scénographie globale.

Plus tard, je lirai :

Tordre, lorsque la chaîne est achevée, c'est assembler les fils de la pièce précédente à ceux de la nouvelle pièce, non pas en la nouant, ce qui exigerait un travail considérable et le noeud casserait au peigne, mais en les tordant ensemble, en les collant, en quelque sorte, un à un. On tord au lait ; le lait ne salit pas la soie; aussi l'utilise-t-on afin d'humecter les brins.

Oui, Vaulx-en-Velin Sud (ah ! ce canal de Jonage !) prendrait place, sous forme de règle de jeu, règlement intérieur, inventé par des groupes d'enfants et adolescents pour leurs frères, semblables, pénétrant dans la Clinique (A.C.E. = Madeleine).

Oui, le Centre Social du Grand Vire (Chimène) déjà lié aux “ Amis de la Maternité ” nous rencontrerait.

Oui, la surveillante et son équipe, Mme Colin, travailleraient en relation avec nous, pour la visite guidée, jouée, chantée - Quels lieux pourrons-nous montrer ? Suggérer ? Occulter ?

Quels rôles tiendront les membres de son équipe ?

Plus tard, je lirai :
“ Le travail de tissage est un travail de création, un enfantement. Lorsque le tissu est terminé, la tisserande coupe les fils qui le retiennent au métier, et, ce faisant, prononce la formule de bénédiction que dit la sage-femme en coupant le cordon ombilical du nouveau-né. Tout se passe comme si le tissage traduisait en langage simple une anatomie mystérieuse de l'homme ”.

Oui, la M.J.C. (après leur inauguration d’Octobre) s'investira dans le projet (atelier théâtre
pour porter tenir structurer, la déambulation de la foule).

Oui, Alain et Bruno (après visite de la Clinique) posaient un diagnostic = pourraient utiliser tel ou tel mur, s'agripper à (leur proposer de changer les formes des prises = quels sont les objets qui nous permettent de nous élever ? ….) École d'escalade - Verticalité.

Oui, M. Evin du G.P.U., très attentif, très vigilant, entendait bien qu'il s'agissait d'abord et surtout d'un nouveau lieu, de naissance, de co-naissance, de Renaissance d'espoir, dans une stratégie plus globale, la sienne ; irriguer un lieu vivant, afin que des caillots durs ne se forment dans la circulation artérielle, schéma mental de la ville.

Oui, Françoise Rosier-Tain (Petite Enfance- Mairie) viendrait réfléchir, avec une partie de son équipe, dans la Clinique, à la traduction des tensions, déchirures, séparations, ruptures rencontrées.

Oui, M. Contis et Portherat, très présents.

Plus tard, je relirai une page de Michel SERRES.

Un contrat ne présuppose donc pas forcément le langage = il suffit d'un jeu de cordes. Elles comprennent elles-mêmes sans mots. Un contrat comprend. Nous sommes pris ensemble et nous nous prenons les uns les autres, entrecordés, mêmes muets, mieux encore, le contrat mélange nos contraintes et nos libertés. L'information que chacun de nous reçoit par son extrémité de corde le renseigne, non seulement sur tout autre encordé ; mais en somme sut l'état de tout le système dont il fait partie. Le lien court de lien en lien mais de plus exprime en tout point la totalité des sites. Le Contrat nous concerne donc comme individu en nous faisant immédiatement participer à toute notre communauté. n mélange au collectif les solitaires.

Oui, l'équipe municipale (ceux, du moins, rencontrés) très attentive, très proche… la visite guidée, en bus, de Vaulx-en-Velin. Quartier de la Soie. Les anciens de la TASE. La visite de la Maison des Canuts à Lyon, le métier à tisser, le tissu produit à l'envers, les canettes de toutes les couleurs, ….

Je partis le 7e jour.
Dévorai, retrouvai des textes, fouillai dans les mythes, dans la soie, et chez les canuts ! “ tisser ne signifie pas seulement prédestiner (sur le plan anthropologique) et réussir ensemble des réalités différentes (sur le plan cosmologique) mais aussi créer, faire sortir de sa propre substance. Fileuses et tisserandes ouvrent et ferment indéfiniment les cycles individuels, historiques et cosmiques ”. - si je reviens à Vaulx-en-Velin, voilà ce sur quoi nous pourrions travailler :
Le livre - déjà nommé - Plans de réalités différentes, reliés, cousus ensemble, histoire singulière et collective en train de s'écrire, objet de passage, continuum, épaisseur de tous les temps, secrets, confondus, à venir.
La conception d'un très grand métier à tisser - sommaire - Deux montants verticaux ; deux longitudinaux. Qui sont, symboliquement, fils de chaîne ? déterminants, paramètres économiques, historiques, sociologiques… Qui lance les navettes ? qui, le fil d'or ? de soie ? d'argent ? perlé ? de lin ? de laine ? de chanvre ? Qui agit sur ? au travers de la chaîne ? constituant tissus social sans déchirure, sans brûlure ?

et le Ministre peut-il couper un ruban, passé dans la chaîne ? Avec quelle formule de bénédiction ? Sur la prise d'espace, par les “ acteurs ” locaux, qui investiront physiquement la Clinique.

Sur un “ parcours ”, pris en charge, par une partie de ces acteurs, pouvant être rejeté, repris, modifié, modulé, au cours des mois à venir : pour d'autres visites guidées, en direction de tous les citoyens de Vaulx-en-Velin et des communes environnantes, afin que la maternité soit bien le lieu d'une vitalité, vigueur, sans cesse renouvelée = acte culturel fort transcrivant, transcendant des prises de paroles, singulières, collectives, fortes, les exaltant.

MÉTHODOLOGIE PROBABLE :

1re semaine.
- Relever les signes cartographie mentale d'une mémoire - projection - la population agit, parle.

2e semaine : continuer l'auscultation.
- Corps médical (personnel de santé, la filière de soins, encore une histoire de fil, le docteur Chandernagor, le docteur Masson, l'équipe de Mme COLIN) - lancer les propositions, conceptions en sous-groupes des outils retenus (carte du génome humain) - chercher les matériaux de fabrication, les liens. - connaître de manière plus approfondie les "ressources" (école d'escalade, de musique ..) y aller, y assister.

3e semaine : définitions, les croisements.
- Ateliers d'écritures (du parcours du livre, du scénario)
- Le métier (tissu social fort)
- Le lien
- L'objet à communiquer (fil, fuseaux ?)
- Responsables de fabrication
- La place de chacun

4e semaine : les motifs apparaissent.
- Définition précise, arrêté du rôle de chacun des intervenants, actants. - vérification des sens - répétition, retouche - nœuds : entre groupes et sous groupes - appel : impulsion pour le grand jour.

5e semaine : analyse, reprise.
- Prolongement continuer à faire fonctionner les outils investis, les transformer, les ré-adapter, les nourrir, les enrichir. Relancer - sur d'autres possibles. - donner le désir, toujours d'investir le nouveau, le rare. Oser.
- “ Nos ancêtres cherchaient, justement, le lien mystérieux où le corps se noue à l'âme, les liens et plis de ce nœud …. Nos enfants, que chercheront-ils ? que trouveront-ils ? et où ? "

Des missions salvatrices de toute création ou encore : de la fonction possible d'un metteur en scène
Scénographie tangible, de langues et langages de signes et de sons de corps et d'objets,
pour une maternité-pédiatrie, clinique de l'union, neuve, à Vaulx-en-Velin, espace où se conjuguent le dedans, le secret, l'intime et précieuse alchimie de la naissance singulière, et le dehors, le public, l'ex-posé, espace plus que probable de concrètes utopies, de re-naissance de citoyennetés … toutes créations mêlées - lieu emblématique où d'autres représentations, complexes, actives, vivifiées, renouvelées, positives, chatoyantes, plurielles, verront le jour :
car, il semble qu'à Vaulx-en-Velin, la mémoire proxime n'en finisse pas d'être prise de convulsions, cinglée par les lacets implacables des formules toutes faites, à l'emporte-pièce (… oui : mais le marquage est bel et bien indélébile, douloureux, et la pièce emportée est de chair), stigmatisée de manière obsédante par les médias, miroir sans tain qui répète, à l'infini, une étroite, fugace, lamelle de réalité.

.. Mais qui ?
voyeurs, absents, inaccessibles, insaisissables, indéfiniment, ré-activent sans cesse, rendent présents sans cesse à l'œil et l'oreille, au cœur et à l'esprit, ces turbulences, tourbillons, ces fièvres, ces poussées de tension - l'odeur acre d'une violence toxique repousse et dissimule. Or, c'est précisément ici, à Vaulx-en-Velin que chaque, chacune, devrait pouvoir avoir la possibilité, belle, d'être acteurs et non agis. Non pas théâtre d'ombres, mais cité, où l'être retrouverait sa masse de dense humanité.
Et, il semble qu'à Vaulx-en-Velin, des courants plus forts qu'ailleurs, trempés d'énergie centrifuge, entraînent à l'arrachée loin de cette figure obsédante, fixe, aux cheveux de noyée, à la bouche d'ombre, des groupes, associés, agglomérés, assemblés, dans des actions politiques, militantes, dans des activités sportives, culturelles, dans des actes de ré-aménagement, ré-investissement urbain. Mille et un ruisseaux affleurent, sourd entêtement des désirs de vivre, vivre ici et maintenant, ici et malgré tout, à Vaulx-en-Velin.
De ces palpitations, battements, de ces chamades, chocs, ébranlements, faire le plus, pour que la multiplicité des voix s'harmonise … que les cris de rage, de terreur, ne transpercent plus les murs réels et plus-que-réels, c’est-à-dire … imaginés.

En œuvre, de toute notre patience, inventons donc des moyens, stratégies, outils ; mettons en place d'autres configurations qui permettront une redistribution des rôles.
Le pré-texte : l'inauguration du bâtiment.
Les premières silhouettes précises furent les “ Amis de la maternité ” (Association) … qui se sont battus pour le lieu, pour naître à Vaulx-en-Velin, ont constitué des groupes de paroles, soutenus par “ l'École des parents ” ; aidés d'“ Iradie ”, du service prévention de la Mutualité du Rhône, et d'une agence de communication, ont produit une plaquette recensant leurs désirs.
… des paroles, indicibles ailleurs, se formulaient là : des sujets, émergeaient : dépassant douleur, confusion, caillots d'émotion.
Comment garder trace de ces paroles, premières concrétions de conscience ? Premières expressions ? … En leur demandant de réaliser dans les matériaux de leur choix (l'une dit le cuir, l'autre le bois, l'une dit le tissu, l'autre dit des portées musicales collées … ) , une page de leur histoire individuelle (et du rapport à leur première création : premier enfantement) : page qui sera re-liée à toutes les autres (venue de tous les quartiers, de toutes les couches) en un livre d'Histoire qui s'enrichira au fur et à mesure que des mères accoucheront dans cet établissement, traverseront les “ groupes de paroles ”pérennisés. Ce livre, grand, nommé “ le livre inachevé ” par une femme, sera installé sur une sorte de pupitre dans la salle d'accueil-consultation, pourra être ouvert, feuilleté, commenté par les femmes de l'association dont le “ local ” jouxte cet espace.<R>Des relais s'instaurent, contaminent d'autres groupes de femmes. Chacun travaille à son rythme mais l'objet préparé dans le secret apparaît au grand jour quand elles le souhaitent, une fois dépassé l'écart entre ce qu'elles veulent et peuvent traduire d'elle-même. Tendre vers la reconstitution d'un imaginaire propre.

Autres groupes de femmes, auxquels je me suis mêlée… et là, la parole n'était pas encore apparue ; langues nouées, d'anciennes (vietnamiennes, dialectes africains, turques, portugaises) et de neuve, la française, hachurée, incomplète, morcelée, décousue.

Passer ailleurs. Par les signes. Un sculpteur, Tadeossian, installe dans la clinique des colonnes tronquées, effleurées d'inscriptions à peine déchiffrables … mais les signes ont aussi une histoire, méconnue : ici, s'ouvrira un atelier, hebdomadaire, “ d'inscriptions ”, c’est-à-dire où la main tracera calligraphies arabes, vietnamiennes, berbèr, ou signes défaits ; le plaisir intense de tenir le calame, la plume, le pinceau, le fragment de carton sec trempé dans l'encre et de voir surgir sa propre expression, se dilatera, libre sans souci d'être validé ou sanctionné. Cet atelier sera ouvert à tous les Vaudais y compris au personnel de la clinique. Naissance et création se donnent à voir, deviennent lisibles, transcrites. Dans les chambres, ceux, celles qui le désireront pourront offrir la marque de leur propre identité. Non plus exclue, hors champs, hors représentations, mais inclue, offerte, dans l'originalité d'une graphie. La charge du vecteur s'inverse, l'échange aussi. Celui, celle, à la frange, réintègre l'espace à travers une proposition assumée de sa création.

Élargissement des cercles concentriques : de la femme se racontant dans la crainte, le désir de l'enfantement, arriver par ondes, ricochets jusqu'aux multiples individus qui traversent, restent, attendent, espèrent dans cette clinique. Un médecin accoucheur qui accueille, accompagne les femmes, les recueille. “ Fraternité ; responsabilité, tendresse ” m'avait-il répondu quand je lui avais demandé d'énoncer les valeurs qui l'avaient poussé à croire jusqu'au bout (car l'édification de ce bâtiment a connu des hauts et des bas). Ce médecin, point d'ancrage chaleureux, haute présence rassurante, référence vivante pour toute dérive de corps remis à lui, lui-même pris dans un maillage confiant, lui-même, déjà activement, passeur de liens entre univers médical et féminin … il ne restait qu'à poursuivre ces délicates trans-missions dans l'acte de tisser, ici et maintenant les liens sociaux, continûment, sur ce large métier de bois clair. Une tisserande, tous les mercredis à disposition, explique le comment, mais laisse exister aussi. Une algérienne donne un rouleau de fil à pêche, fil invisible mais tenu, têtu, tenace ; des infirmières, apportent des rubans blancs de satin, rebrodent des étoiles ; un homme, un soir, s'empare de l'écheveau gris et attendant que la consultation de sa femme soit passée, tisse large, débridé … la nappe monte de mercredi en mercredi. Les deux communicants, sur les quartiers GPU, relaient, expliquent, renvoient vers le métier, disent que, oui tous les matériaux, de la branche souple d'osier au câble électrique, du fil de soie aux plumes folles peuvent être pris, insérés, inclus dans ce tissu-là, et renouvelés, quelques mois plus tard, et reconnus, et repérés… œuvre réellement collective : publique, puisque prenant place dans la salle d'accueil ouverte aux circulations ; symbolique forte, implicite pour les acteurs d'une nouvelle relation civique … mais sans enjeu ! Une liberté se prend, sous nos yeux, devant nous, quand mûr, l'acte existe (relié par une compétence). Tissage homogène, continu, représentation pleine, esthétique : les déchirures, les trous, les béances, les cicatrices, se régénèrent dans l'acte de passer soi-même son coton perlé ou son fil élastique… mille étiquettes fleuriront sur l'envers, nommant le … ou la … ou les … présents.

- Non pas couper le ruban, le jour de l'inauguration, mais apporter le sien et l'introduire dans la trame métaphorique. En toute patience, le métier à tisser doit rester témoin visible -
Si l'inauguration est le prétexte et si texte il peut y avoir, de quelles eaux ? Un bâtiment public se doit d'être décrypté, approprié, occupé, investi, chargé. Dans l'association des “ Amis de la maternité ” apparaissent désirs d'écriture d'une éventuelle visite, d'un possible parcours guidé : un canevas de scénario se met en place, autonome, pouvant être utilisé face à tout groupe ou individu désirant découvrir la clinique. Devenus réellement acteurs de leur propre parole, dans un lieu devenu le leur, aidés par le personnel, l'espace public apprivoisé, restitué en une langue accessible, devient un lieu de projection, de devenir démocratique, non confisqué par le, les savoirs, par le, les pouvoirs. Bien loin d'être une visite guidée technique, il s'agira d'un cheminement mettant en évidence toutes les épaisseurs sémiologiques du lien, de la relation, du nœud, du cordon, du dénouement … heureux !

Simultanément à la présence insolite du métier, il fallait inscrire dans cet espace un repère connu, lui aussi en lien symbolique avec la démarche de l'association et le service Prévention de la Mutualité (projet intitulé “ Naître et grandir ”). Devenir grand, progresser, s'élever, physiquement, intellectuellement, moralement; à Vaulx-en-Velin existe un mur d'escalade … délocaliser un fragment de mur : le positionner dans la salle de jeu, au rez-de-chaussée, accessible aux enfants petits et grands ; et donner la possibilité, le jour de l'inauguration (si le temps de janvier le permet) aux groupes d'enfants et adolescents de nous montrer physiquement, comment relier les points hauts et bas, accessibles et apparemment inaccessibles dans le patio à ciel ouvert autour duquel s'enroule cette clinique. Tous les points - ciel et terre, eau et mur, vitre et sable, arbres et passerelles -, peuvent se retrouver pris dans un réseau actif de cordes et de corps, qui maillent sous nos yeux en temps réel, rassemblent, globalisent ce qui semblait épars, hétérogène, à travers et grâce à une activité vaudaise validée, magnifiée pour l'inauguration. Car, les “ acteurs ” locaux existent, il nous faut seulement nous mettre en corrélation, en correspondance avec eux.

L'École de musique : d'une proposition d'intervention pour le jour J, petit à petit, à force de rencontre, de contacts noués, plusieurs possibilités ont vu le jour. Certains des moments “ musicaux ” mis en place une fois par mois pourraient être donnés, inscrits dans la programmation à l'intérieur de la clinique ; sont courts, ne nécessitent pas un très grand espace. Des professeurs de guitare, guitare électrique, violoncelle, violon (et certains de leurs élèves) pourraient intervenir au deuxième étage (service pédiatrie) individuellement ou en duo une fois par semaine (le jeudi après-midi). Un partenariat semble possible avec un professeur de luth arabe de Villeurbanne, une chorale amorcerait la réflexion sur le souffle, la respiration, la voix, sublimation de la prise de parole : prise de voix, don de sa voix.

Surdité mentale, psychique à faire fondre, à faire se dissoudre. Comment puis-je entendre l'autre, si je ne connais pas ses harmonies les plus complexes, les plus simples ou les plus subtiles ? Son expression la plus élaborée ? Si je n'ai jamais entendu de flûte traversière comment saurais-je que cet instrument existe, tout simplement ? Comment en aurais-je le goût, le désir ? Nul besoin de micro ni de sono ; là, le jeu charme ou interroge, apaise ou enchante ; l'instrument toujours noble est accessible et la grâce opère. Certains membres du personnel soignant réclament, appellent la musique, en jouent eux aussi. Intervention longue durée sur mesure, délicate, collaboration flexible entre les enfants, le personnel de la clinique, les amis de la maternité ; inscription sonore ; variée, faite pour durer, pour renvoyer vers d'autres concerts, d'autres apprentissages, d'autres univers musicaux.

Autre structure existant à Vaulx-en-Velin : la ludothèque où l'on apprend les règles de jeu, “ de ” société, et donc de jeu “ en ” société. La ludothécaire, un de ses éducateurs, pourra intervenir pour instaurer, touche par touche une réflexion sur le règlement intérieur dans la clinique, sur la règle, le code, avancer des propositions pour les enfants et ados de Vaulx sud. Une main courante, livre où seront annotés réflexions, commentaires, points de discussion, restera à l'intérieur du service pédiatrie. Là aussi : contamination de la réflexion et des pratiques ludiques découvertes dans la maternité, reprises dans les interventions des animateurs dans les quartiers. Un règlement intérieur idéal ? Où sont les contraintes ? Les limites ? Représentées par qui ? Où l'autorité ? Quelles figures ? Quels codes pour quelle conduite ? Les enfants ados deviennent porteurs inventeurs d'autres règles du jeu dans lesquelles ils seraient eux aussi reconnus. Ouvrir un espace de négociations : car si je sais la fonction d'un lieu, son sens, son utilité civique et la place que je peux y tenir, le brûlerais-je ?

Et enfin, profiter de ce qu'un miracle apparaisse : un être humain, là, vivant, devant nous, promesse de beauté, de bonheur, pour prendre le temps de se poser la question : d'où venons-nous ? Et comment l'homme, dans ses différentes cultures s'est-il raconté, a-t-il légendé son origine ? La mémoire proche semble s'effacer à Vaulx-en-Velin (les anciens de la TASE disent ne pas avoir sauvegardé un seul objet, métier, outil, bobine de fil, navette de leur entreprise à jamais oubliée …). La mémoire lointaine qui nous renvoie à des visions du monde, uniques, à des systèmes de pensée cohérents peut être portée par ces femmes et hommes dits du troisième âge, qui seraient en fait d'un autre âge. Porteurs de savoirs, de connaissances absolument ignorées, ils relieraient diachroniquement la naissance à l'Histoire des mondes, des civilisations. Paroles non plus sauvages, douloureuses, compulsives, des “ groupes de parole ” mais paroles d'Ancêtres, d'Anciens qui raconteront toutes mythologies, les indiennes, les inuits, les latino-américaines, les grecques, toutes … toutes … Et les livres depuis la bibliothèque de Vaulx-en-Velin circuleront dans la clinique pour appeler le désir de connaissance, cheminer jusqu'au désir de reconnaître l'Autre, sa Culture.

Car si patiemment, obstinément, tendrement, amoureusement, opiniâtrement, dans cette clinique de l'union, parce que les conditions, les terrains, les éléments, les éclairages, les discours, les flux d'énergie, auront été modifiés, magnifiés, améliorés, embellis, transmués, de toute nos ardeurs conjointes, des “ patients et patientes ”, spectateurs, souffrant, subissant, supportant, deviennent des “ impatients et des impatientes ”, acteurs vifs, créateurs produisant de la parole, libres, du son, enchanteur, du graphe, signifiant, du corps, dansant, alors, les futurs citoyens qui rythment de leur apparition le temps de cette clinique verront vraiment le jour, c’est-à-dire la lumière, espérante, deviendront vraiment voyants, c’est-à-dire s'imagineront, s'inventeront, auront le courage de visions neuves deviendront clair-voyants, c’est-à-dire par-dessus tout lucides et intensément responsables.

Le temps s'est refermé sur lui-même, révulsé, l'inauguration s'est forclose sur elle-même, aboutie.
… et donc, qui ai-je été ? que je ne connaissais pas ? Quelle fonction, mission, charge, ai-je remplie ? À quel contrat moral, tacite lien de sang, ai-je obéi ? Lors de l'élaboration de cette inauguration dédoublée ?
Car on m'interroge, hors Vaulx-en-Velin…
ni metteur en scène… car la clinique, gorgée de ses souffrances essentielles, de ses peines d'enfants, ne pouvait devenir lieu de représentations (d'exhibition ?) même si du jeu, des jeux ont existé, même si une comédienne (l'était elle ?) déroula un texte..- ni scénographe… même si, les lieux furent totalement investis, donnés à voir ; re-lus, ne furent ni touchés, ni transformés…- ni pilleuse frénétique de matériaux, desquels apparaissent formes neuves, costumes, décors, objets, ligotés au sens de la manifestation.
ni scénariste… même si le texte porté par Hélène Guinot écrit sur mesure, s'enchaînait aux
actes du magicien, Stephan Alzaris.- ni meneuse, ni pilote, ni capitaine, ni vigie, même si les
images de traversée, d'écueils, de gouffres, d'embarcation, s'alourdissant de mois en mois me parcouraient, fugitives.

- Je me retourne…
…car il me faut comprendre, repérer les lignes de force qui nous ont menés, guidés, gardés de garde-folies, sauve-gardés, gardés sains et saufs, sauvés de la violence toxique…(Le tissu social, pris dans le métier à tisser installé à la clinique devenait organique ; j'avançais dans l'histoire des êtres, des lieux, et je sentais sourdre, de fissures psychiques, des plaintes inconsolables ; s'échapper, de fêlures longues, des secrets, des désastres ; pulser des ravages, des détresses qui se nommaient, où j'étais, partout, n'importe où, n'importe quand : j'entendais, le temps et l'espace se nouaient comme ondes sonores, dans lesquelles les ventres s'emplissaient, féconds, instants rares.)

- Je me retourne…
… ces instants là, devenus sphériques, absolus, irradiaient, lorsque nous inventions ensemble, bulles d'une densité inouïe, lorsque le désir de création apparaissait ; dans lesquelles je suis prise, vive ; instants suspendus, en grappe, serrés - des habitudes d'orpailleuse m'aidaient à attendre, à provoquer le moment ultime, où la réalité se transformerait, par la “ haute présence ” du geste, du verbe, du corps, en or.

- Je me retourne…
… il y eût ce premier jour, J ! Évidence de l'action : imaginer ce texte (situé à la fin du dossier) dans le hall arrondi d'un établissement hospitalier ; la comédienne ébranle des ondes douces, de la nuque, de l'épaule, du creux du bras, de la hanche : on la suit ; le magicien, en apesanteur, noue, efface les nœuds, effectue, réalise le texte. Le public se dé-place, - est dé-placé - dans un champ métaphorique ; entre en résonance ; le vecteur - liant - ruban, fil, souple fibre, conducteur lumineux, l'y aide, sans dureté. Ceux, nommés, président de la Mutualité du Rhône, directrice de la D.A.S.S., maire de la ville; nommés, présidente de l'association “ les amis de la maternité ”, responsable du service pédiatrie, du service prévention à la Mutualité, du corps médical de la ville, dans une tension exacte, juste, émue, touchent, qui, les fils, à deux, qui les rubans, à trois, qui, tous, unanimement, se relient au métier.

… Il y eût ce deuxième jour, J' ! une autonomie mesurée des acteurs, femmes de l'association, personnel de la clinique, médecins, pédiatres, publics spectateurs, enfants “ comédiens ”, musiciens, cuisiniers, tisserande (Mireille Loopuyt), Francas, un médiateur du livre… tissent, dans l'espace, mille fils entre eux, entre le dehors et le dedans, dans une étrange harmonie, un respect de l'accord, du silence, des voix, des malades : symbiose, réconciliation.

- Or, les livres surgissent toujours, quand besoin est : avril 1995, j'achetai “ l'homme symbiotique ” de Joël de Rosnay,… pour le titre, à cause de l'auteur, déjà connu… - Lues, à la fin de l'ouvrage, les dix règles d'or : qui ressembleraient, rétrospectivement à une méthodologie, suivie à l'intuition. Aveugle, j'entendais ; sourde, je voyais.

- Donc, le texte qui va suivre n'est pas le “ bilan ” d'une action (passif ? actif ?! objectifs manqués ? subjectifs atteints ? cette panoplie ne m'a jamais servi) mais plutôt une succession d'entrées, de “ saisies ” : cette sphère de réalités mêlées, j'essaierai d'en suivre les cordons de couleur qui la constituent; quelquefois, ceux là mêmes que je croyais tenir bien en main disparaîtront dans la mouvance de la sphère (illusoire “ exhaustif ”  !…), seront emprisonnés, engloutis par d'autres… ces réalités sont toujours vivantes, é-mues, et mouvantes… il ne s’agit de rien d'autre, tendre, complexe, fragile : la vie de ce corps social, brûlant de fièvre.

Première règle : faire émerger l'intelligence collective.
De nombreux agents répondant à des règles simples, et reliés par des réseaux de communication peuvent résoudre collectivement des problèmes complexes. L'intelligence collective est catalysée par les interconnexions, la créativité individuelle, l'acceptation de règles et de codes, la participation à un projet d'ensemble, la transmission d'une culture.

- Problèmes complexes, oui, car l'histoire de cette maternité-pédiatrie avait été jalonnée de bégaiements, de ratages de première pierre posée, il y avait fort longtemps, de déceptions. Ce bâtiment était le fruit d'énergies, de volontés tenaces, remarquables. Appelée par le service prévention de la mutualité du Rhône, il était convenu que je travaillerais “ à partir d'une association ” “ les amis de la maternité ”,constituée essentiellement “ d'habitants ”.Mais j'arrivais à la fin de l'histoire de cette association, qui s'était battue (elle n'était pas la seule ! ) pour cette maternité et donc forcément “ contre ”. Une fois un local obtenu dans la clinique, hormis des groupes de parole, moribonds, car ne “ prenant ” pas dans la population, il n'y avait aucun projet (hors celui mené par IRADIE d'une inscription dans un groupe “ tri-partit ” ultérieur… et la diffusion d'une plaquette d'intentions…). Ce qui semblait être un handicap, fut en fait une chance, car il me fut nécessaire d'aller dans la vie, dans la ville, rencontrer les “ anciens ”, “ les disparus ”, de me laisser guider par les unes et les autres, de suivre le maillage des relations, des interconnexions, familiales, culturelles, ethniques, affectives, de proposer de très nombreuses portes d'accès au projet d'inauguration, à des partenaires insoupçonnables, de retrouver des gisements d'énergie, hors cadre.

Vérification obligatoire, constante de la pertinence de mes propositions, de leur résonance dans les cœurs des habitants. Ré-ajustement : ce serait du sur-mesure. Créativité individuelle : car les pages dans le “ livre inachevé ”, où fusionnaient création, création d'enfant, étaient une production (initialement) solitaire.
Acceptation de règles et de codes, car l'association qui ne se “ préoccupait ” que de la “ maternité ”, en découvrant le bâtiment, intégra au fur et à mesure le service pédiatrie, et donc s'élargit de la présence des pères, des enfants, des grands-parents : assimilant la logique d'un établissement de soins, ses interdits, ses possibles, ses logiques.

Projet d'ensemble : l'inauguration serait dédoublée; une, plus institutionnelle, “ rapide ”; l'autre, prise en charge par une population, qui allait faire vivre le bâtiment (en l'investissant par “ cœur ”, au “ cœur ”, en le connaissant, en l'aimant, en intégrant sa fonction sanitaire et sociale).Transmission d'une culture : à la fois d'une culture vaudaise. (J'eus la chance de rencontrer la grand-mère de l'actuelle présidente de l'association, qui, à Noël, avait “ convoqué ” toutes les représentations possibles de l'Homme ; esquimaux, asiatique, vieil homme de chiffon, familles africaines,… l'humanité avait envahi se chambre, pris possession du lit, des murs, du sol ! sa “ crèche ” à elle ! )… cultures de solidarité retrouvée chez les membres de la municipalité; culture mutualiste, excessivement forte à la clinique…et dont je reparlerai plus loin.

Deuxième règle : faire co-évoluer les personnes, les systèmes et les réseaux.
Dans le souci constant d'un re-liement, (y compris au passé de l'association) j'avais lancé l'idée d'une production, d'une traduction de ce qui avait été dit, vécu, dans “ les groupe de paroles ”, auxquels des femmes de l'association avait participé. Il s'agissait de fabriquer une page ou plusieurs, dans les matériaux les plus divers, afin de toucher du doigt, de la main, le nœud entre création d'un enfant, et création dite “ artistique ”. Transfiguration d'émotion.

Très vite, je m'aperçus, les groupes de paroles s'étant appauvris, qu'il n'y aurait que cinq ou six pages. Lorsqu'un soir, la responsable de la P.M.I., à une réunion-brassage, habitude mensuelle, proposa de faire “ sa ” page, en tant que P.M.I. Une autre dynamique, que je n'aurais jamais espérée, se mit alors en branle. Je proposai, à tous les partenaires (ou presque !) de s'inscrire dans “ le livre inachevé ”. La C.A.F.A.L., l'A.S.S.F.A.M., le centre de planification, des enfants… chacun, groupe, structures, ou individus, proposa individuellement ou collectivement une page… ou un petit cahier !… Ce qui permit aux groupes de se repérer les uns les autres, de se donner à voir différemment, “ créativement ”, de se relier les uns aux autres; de s'imaginer pouvant avoir d'autres types de fonctionnement, ensemble.

- Synchronisation, coordination des opérations (le jour J approchait, date faussement butoir !). La co-évolution était irréversible. La mise en réseaux de tous ceux qui ont participé au livre (à l'écriture de l'histoire) par un témoignage, tangible, physique (le livre est installé à l'entrée de la clinique, sur un haut pupitre, peut être feuilleté, lu, regardé, reste ouvert…), s'approfondira dans des actions ultérieurement décrites. Le livre, justement nommé inachevé va sans doute, s'enrichir d'autres feuillets, servant d'alibi pour entrer en relation, re-posant la question de la fonction des groupes ou institutions, entre eux, et celle de la création quelle qu'elle soit.

Troisième règle : Assurer des symbioses à différents niveaux d'organisation de la société, en s'inspirant des mécanismes naturels de la symbiose, il convient de rechercher les conditions qui favorisent l'équilibre et le développement harmonieux d'associations fonctionnant au bénéfice mutuel des partenaires.

L'association figurant dans le “ projet d'établissement ” (celui, tout du moins, travaillé avec le service prévention), il nous semblait intéressant de créer des conditions de reconnaissance effective, réelle, concrète entre cette association, le personnel de la clinique, et la clinique elle-même. L'outil en pouvait être “ la visite guidée ”, un parcours-découverte, une déambulation articulée, une initiation physique dans un labyrinthe, personnel, administratif, une démarche de co-naissance de “ son ” corps dans l'espace. Une des préoccupations étant l'inscription des actions mises en chantier, dans la durée, le projet initial de ces visites, jouées par des comédiens de ma compagnie, écrites de ma main, s'avéra faux-sens. Dans les ressources cachées de l'association, il y avait de réelles sources, d'écriture. Plusieurs séances de réflexion, d'analyse, de déchiffrage de l'établissement. Deux textes apparurent, mêlés à des poèmes de médecin - gynécologue : inclus dans le lieu, (fonctions réelles et symboliques…). Les deux surveillantes (maternité et pédiatrie) écrivirent elles aussi leur texte.

Les visites, le jour J', furent menées, jouées, vécues selon les deux partitions, habitantes et personnel de la clinique ; malgré les peurs, nombreuses… Il serait souhaitable, puisque les textes sont là, et très-riches, que des parcours de l'établissement continuent, de manière conjointe (sans alourdir le fonctionnement de la clinique ni le déstabiliser) ; mais il semble, dans la perspective d'une appropriation par les citoyens d'un lieu “ mutualiste ”, qu'il serait bon, de systématiser ces visites, en direction de strates, croisées, précises (personnel municipal, employés de la Sécurité sociale, stagiaires en formation d'infirmiers-ères…).
La structure de la visite, juste, à mon avis, pourrait être gardée ; le texte éventuellement écrit par d'autres adhérents de l'association, renouvelés, ou, et, le personnel de la clinique, désireux de s'investir plus avant. L'échange vécu lors de ces parcours à deux voix, deux corps, valorise ; valide émotionnellement, intellectuellement, professionnellement, civiquement ; consolide, dans le pacte d'une conciliation mutuelle, réciproque, des compétences, connaissances spécifiques ; produit un corpus de représentations communes, tangibles ; enrichit puissamment l'histoire des citoyens qui le portent, et de ceux qui le reçoivent.

Quatrième règle :construire des organisations et systèmes par couches fonctionnelles successives ; plutôt que de construire, de novo, des systèmes complexes, il convient de les faire croître et se complexifier par empilement de fonctions et de structures inter-dépendantes.

Par exemple, les branchements ayant été effectués entre CAFAL, Association, centre de planification et PMI (et personnel de la clinique… cela, en cours d'opération…) il nous semble possible de proposer la création d'objets culturels, donnés à voir, pour commencer, à l'intérieur de la clinique (dans l'espace “ dit ” familial), plus tard, à l'extérieur; ces “ objets ”, inventés, mis en œuvre par les “ acteurs ” sociaux eux-mêmes, avec mon aide éventuelle, rendraient compte de l'épaisseur, de la présence des cultures différentes à Vaulx-en-Velin (quarante nationalités) et ce, en passant par, autour de, grâce à, la bouche, l'oralité.

… Ce qui permettrait de faire apparaître les pratiques complexes, riches, concernant les rites, rituels entourant la nourriture, la confection des aliments, (notre surgelé), leur absorption, (bouche de l'enfant, allaitement, parole, chant de la mère) afin d'amener un travail de connaissance nouvelle, dans un deuxième temps, des pratiques concernant l'accouchement (au travers de notre histoire, de notre occident, son évolution, et dans d'autres civilisations). Là aussi, il s'agit d'un prétexte pour faire émerger la force, l'originalité, l'authenticité des cultures : l'expression artistique pourrait être relayée par des enfants, adolescents (collège Barbusse, déjà présents au jour J', dans le jeu ; I.M.E, A.C.E.).

De manière transversale, croisée, aborder les interdits, les tabous, les temps forts ou faibles, les défaillances ; repérables dans les comportements alimentaires de chacun, chacune, liés à son histoire, grande et petite. Continuer la réflexion et sa traduction effective, en prenant appui sur les déformations, les transformations, les couches, les peaux, les strates, pour aménager des temps de connaissance intime du dedans du corps, et objective (comment ça marche ? dans le dedans ?, grâce à quoi ?… pour une prise en charge responsable, active de son état… global… et de santé, équilibre précaire entre forces contradictoires internes et externes, voulues ou subies, conduites addictives ou mises en perspective).

Cinquième règle (et ses annexes) :assurer la régulation des systèmes complexes par un contrôle descendant (hiérarchique) et ascendant (démocratique).
1) les micro-initiatives non coordonnées peuvent conduire à l'anarchie…
J'ajouterais : à la perversion du sens ; je m'explique. La soif de reconnaissance, d'être pris en compte, de compter pour, et pas pour rien, de valoir “ quelque chose ”, semble lancinante et douloureuse à Vaulx-en-Velin, d'autant plus, qu'il existe souvent une situation de “ vacance ” (où est ma place, si je ne travaille pas, ou plus… vacante ?, vide ?, absentée ?) et son ombre portée, le manque d'argent. La marge était d'autant plus étroite que la “ mutualité ” était vécue comme pourvoyeuse d'emplois, ou, à défaut de subventions. Il m'a fallu préciser à chaque fois le sens du projet, c’est-à-dire sa direction et sa signification : donc évacuer, en justifiant, en expliquant, ce qu'on peut nommer “ l'écume ” des propositions. Par exemple : une action “ clown ” menée par les Francas, qui travaillaient sur ce thème, contredisait le sens même de l'évènement et blessait “ l'inconscient collectif ” d'une population… un clown, sa famille, sont liés au cirque, au chapiteau et à son déplacement : un jour ici, le lendemain matin disparu. Cette clinique qui venait d'être terminée, difficultueusement (huit années…) ne pouvait être envahie par des clowns, puisqu'elle avait pour mission précisément de s'enraciner, de ne surtout pas disparaître… “ on ” n'y croyait plus à cette maternité… pas question de ré-activer des blessures récentes dans l'histoire de la ville, par l'image d'un chapiteau éphémère.

2. les directives imposées d'en haut peuvent conduire à la dictature.
Je vérifiais, confrontais, testais, frottais mes propositions, en les racontant, de mille et une manières, à mes interlocuteurs…tous, petits et grands, et, les écoutant, corrigeais, améliorais, polissais, inventais au fur et à mesure, en direct, au corps à corps.
Mais : une des pistes que j'avais repérées, (à laquelle je tenais !) était l'ouverture (… du bâtiment…. à l'autre…. etc. !… concept à plusieurs entrées !).La circularité du bâtiment offrait la possibilité de lectures plurielles, depuis chaque chambre : une fenêtre permettait une vision particulière du paysage… au delà, Lyon, au delà l'Australie… J'avais donc proposé à un professeur de S.E.S., rencontré par contamination de désir (réaction en chaîne) le thème, de la “ fenêtres ”  : inventer, avec ses élèves, un cadre, encadrement ; à contenu variable, intérieur, extérieur, d'autres espaces mis en perspectives, en abîme, en situation, recherche qui s'appuyait sur la “ lecture ” de tableaux (classiques, surréalistes), sur leur propre vision onirique, ou fabulée, ou très réelle.

Mais les problèmes de discipline, de règlements de compte paralysaient toute action dans sa classe. À coups de couteau. L'exposition de tableaux fenêtres faisait sens pour lui et pour moi, son élaboration se heurtait à une réalité indépassable : celle d'adolescents en prise avec… L'idée fut abandonnée, car quel écho aurait-elle rencontré chez des jeunes, leurs frères ? leurs semblables ? alors qu'elle n'avait pu être concrétisée par ceux-là mêmes qui auraient pu grandir dans l'acte plastique d'autres représentations ?Peut-être reprise ailleurs, autrement, plus tard…

3. Le compromis nécessaire à la gouvernance de l'avenir se fonde sur la complémentarité entre contrôle descendant et ascendant.
Toutes les actions qui ont été menées pour les jours J, J', J''''', ont été trouvées et conçues dans cette marge, espace mouvant, à renégocier continûment.

4. Assurer les grandes orientations symbiotiques telles que le maintien et le développement des partenariats.
Avec le nouveau directeur de la clinique, existeront sans doute d'autres exigences, d'autres préférences, d'autres demandes. Néanmoins, les ateliers de calligraphie (ouvert une fois par semaine avec Mohamed Raffed), qui permettent une redécouverte du signe, de sa propre main; l'intervention d'un éducateur de la ludothèque (hebdomadaire) avec les enfants du service pédiatrie, autour de la règle; la présence de la tisserande, dans le hall, derrière son métier à tisser, la présence des musiciens (guitare classique et électrique tous les vendredis matins) ; la relation avec la bibliothèque (quatre femmes de l'association vont suivre une formation “ prêt en milieu hospitalier ”, afin de maîtriser le rapport à l'adulte, enfant hospitalisé et le vecteur livre) ; les partenaires, le Centre de Planification, la P.M.I., la CAFAL, l'ASSFAM, le collège Henri Barbusse, l'I.M.E., les associations “ Turquoise ”, “ Mila ”, “ Cannelle et Piment ”, le Centre Multiculturel de Rencontres : tous ces partenaires, “ pris ” dans la préparation de l'inauguration, et ayant le très grand désir de se situer par rapport à la clinique culturellement ou professionnellement… sont en “ état ” de faire vivre ce système complexe qu'est la clinique, en s'investissant d'une manière ou d'une autre, ou en faisant vivre les relations déjà établies.

5. Faire émerger l'intelligence et la créativité collective.
Un professeur de S.E.S., ayant goût, faim de théâtre, rencontré, par des “ abeilles danseuses ”, qui relayaient la ville à la clinique, vint répondre à un de mes appels. Désir de théâtre toujours, qui m'obsède : au second étage, la pédiatrie : désir de mettre en scène les mythes fondateurs, les origines de l'homme ; le thème est difficile ; des textes sont cherchés, limés de leurs aspérités ; joués, répétés par les enfants ; quelque chose de poignant exista, le jour J : des enfants, adolescents “ en échec ”, proposaient dans une réelle liberté, en respectant les contraintes du lieu, leur vision, leur lecture… et les familles, non visibles dans l'école – étaient là.Temps suspendu. Ont joué sans vouloir s'arrêter, devant la qualité de la rencontre (aménagée par le personnel), le professeur décide, en accord avec les deux surveillantes, qui ont été, de manière générale, informées de tout, dans l'instant, de faire venir une conteuse pour remercier ses propres élèves, (qu'elle re-découvrait) les enfants hospitalisés, le personnel et l'association. La manifestation (à laquelle je n'étais pas présente) entraina une adhésion telle, que d'un commun accord, une volonté enthousiaste de faire venir régulièrement cette conteuse dans l'établissement apparut. Type même d'initiative qui devrait, si le nouveau directeur en est d'accord, continuer de renforcer les liens entre dehors et dedans, enfants fragiles, malades, “ en bonne santé ”, au “ bord de ”, et les autres, leur permettant de “ grandir ” ensemble (souhaitable de garder l'axe : origine de l'homme, qui permet de relativiser les problèmes ethniques, culturels et cultuels).

L'association dont le bureau a été partiellement renouvelé, dont le CA s'est largement ouvert, agrandi , fourmille d'idées.

Sixième règle : mettre en œuvre les règles de la subsomption.
L'art de la subsomption consiste à intégrer sa propre individualité dans “ un plus grand que soi ” pour en tirer avantage et donner du sens à son existence…

…. Règle difficile à appliquer. En voici un contre-exemple.
Lors de la dernière assemblée générale, postérieure aux inaugurations, la présidente d'honneur de l'association, dame âgée, à la retraite, donne sa démission : il y avait un chevauchement, entrecroisement de deux logiques. La première, celle dans laquelle elle avait fonctionné depuis son inscription, était celle de la prise de pouvoir (par ailleurs, conseillère municipale, d'une autre tendance que celle du maire, personnel et politique) renforcée par une logique de la revendication, des habitudes de militante, (elle s'était battue “ contre ” ceux qui paralysaient la progression du projet). Mais, dès l'ouverture et l'installation dans “ le local ” de l'association, cette logique fonctionna à vide. N'ayant aucune proposition autre que les groupes de parole, ou des séances informatives (galactée), se sentant débordée de tous côtés par les femmes de l'association qui ré-apparaissaient, et par les maris (l'un est le guitariste du second, un autre écrit des poèmes, affichés dans la clinique, un troisième participe très activement à l'atelier calligraphie, d'où sortit le carton d'invitation, “ validé ” par la mutualité) n'intégrant pas l'établissement maternité-pédiatrie comme, “ un plus grand qu'elle ”, où se fondaient les volontés tendant vers un mieux-être pour les mères, mais aussi, les pères, les enfants, la famille : lieu d'une citoyenneté responsable ; son histoire personnelle (des raideurs psychiques) l'empêchant de s'inscrire, de se retrouver (de se perdre ?) dans les ateliers ; retranchée derrière sa seule légitimité d'ancienne “ professionnelle ” de la santé, seule interlocutrice, disponible, possible (alors que les professionnels de santé ont des savoirs, ré-actualisés, des compétences fortes, et qu'un partenariat avec une association d'habitants ne peut se faire par le truchement de paroles entre “ anciens ” professionnels et “ récents ” professionnels) : elle ne put tenir, que protégée par trois femmes algériennes, (confisquées par “ l'aïeule ”) aveugle au déploiement de cet organisme vivant que constituait la clinique en fonctionnement. De telle sorte que, la symbiose se fit entre le personnel et les adhérents de l'association, mais sans elle ; la logique de complémentarité, les préoccupations graves, essentielles d'un côté comme de l'autre nécessitaient l'emploi d'une souple disponibilité, d'une attention constante aux événements se déroulant dans la clinique, (désir de mort, désir de vie étroitement fusionnés) d'une délicatesse dans les relations, de négociations, consensus à trouver pour ne pas gêner ni les malades, ni les soignants, les paramètres étaient sévères, contraignants (temps, espace, hommes et femmes, enfants, en situation de déséquilibre, passage d'un état à un autre, angoissant)… Il me semble que l'association “ rénovée ” a intériorisé la règle du “ plus grand que soi ”…

…. en abandonnant une part de l'individualisation qui inhibe les relations entre les personnes (et les nations) il devient possible de créer des associations symbiotiques équilibrées. Chacun bénéficie de règles reconnues par tous et peut ainsi accéder à un niveau supérieur de liberté et de responsabilité.

Il m'apparaît que cette part de liberté et de responsabilité acquise au cours de ce travail ne m'a pu être octroyée que parce qu'il s'agissait de la Mutualité Française. Je m'explique : le socle de valeurs, laïques, républicaines, de solidarité, d'égalité, de fraternité, de responsabilité citoyenne, était celui, inaltérable, sur lequel j'avais grandi.

Je n'avais aucune réticence à accepter le “ plus grand que moi ”, et les désirs de création, de transformation de l'espace, d'envahissement de comédiens, cédèrent vite le pas, au cours des mois, à un projet dans lequel je me fondais, dans lequel je disparus. Je n'aurais jamais eu la chance de vivre une expérience de cette si belle qualité, sans la confiance du président de la mutualité du Rhône, son directeur général, ses collaborateurs, les administrateurs du service prévention, son animatrice.

Qu'ils soient ici remerciés, profondément,… et les liens qui se sont noués si fluides, avec le personnel de la clinique, étrangement solides, je les garderai longtemps, humbles traces, en mémoire.

Septième règle : savoir se maintenir en bordure du chaos.
- L'art de la conduite de systèmes complexes se fonde sur la capacité du pilote à les maintenir en “ bordure du chaos ”.
C’est-à-dire en équilibre entre le “ charybde ” du désordre et le “ scylla ” de la sclérose. C'est dans cette zone fragile et instable que peuvent naître les structures, fonctions et organisation du monde de demain….

Le bâtiment était encore en chantier quand je suis arrivée, le personnel pas encore là, les pesanteurs, lourdeurs dues à la routine, aux habitudes communes n'étaient pas déjà mises en place ; mais, les trop nombreuses propositions, faites, ont du sans doute déstabilisé les nouveaux arrivants ! (J'avais la fâcheuse tendance à prendre possession de tout le bâtiment, y compris sa cour intérieure, vide initialement, remplie par mes soins, d'élèves de l'école d'escalade… le jet d'eau, le sable et la présence de l'arbre m'ont bien, sûr fait reculer). Perturbation vécue notamment avec l'introduction d'un atelier conduit par un éducateur de la ludothèque, autour de la règle.

Cette proposition a du être clarifiée, affinée, précisée : non, il n'était pas question que des règlements intérieurs soient produits et validés au cœur de l'établissement, par une personne ne faisant pas partie de la structure hospitalière. Mais ces discussions - où, comment, quand, jusqu'où… avec qui, travailler sur la règle du jeu en société (un des nœuds rencontrés très souvent à Vaulx-en-Velin, les règles sautent, les adultes “ démissionnent ”), ces négociations entre pédiatre, éducatrice, surveillante, directrice de la ludothèque, permirent la digestion, l'assimilation de cet atelier (qui existe une fois par semaine, dans une vacance d'activités, le jeudi après midi ; des analyses et préparations sont faites avant chaque séance entre les partenaires).

Il me semblerait souhaitable d'approfondir ce travail “ règlement intérieur ” pour plusieurs raisons. La première : est que le temps “ hors temps ” passé à la clinique permet aux enfants adolescents de reprendre pied, de s'amarrer, de trouver des points d'ancrage (pratique ludique sur des règles de vie en société, à décoder, à reformuler, à inventer).

Le deuxième est que le va et vient entre enfants au bord de la maladie, malades, ou “ insérés ”, et adultes (pédiatres, éducateurs, mères et pères de l'association), sans enjeu, sans jugement, permettrait à chacun de se ré-interroger sur sa fonction, son rôle, ses limites par rapport aux règles et à la loi - donc à la démocratie. S'allier des structures, celle de la ludothèque (ou “ la coccinelle ” ou les “ petits pas ”), permettrait un passage entre le dehors et le dedans. Ce que l'enfant a découvert, expérimenté à l'intérieur, est repris, continué à l'extérieur dans des lieux qu'il connaît : faire en sorte que les parents et les enfants grandissent, ensemble, grâce aux contraintes, grâce aux règles. Nous vivons dans une démocratie, si la loi est bafouée, la règle civique broyée, peuvent apparaître toutes les peurs, tous les fantasmes, y compris celui de la légitime défense (qui quitte le champ du fantasme en devenant une pratique dangereuse). Une réflexion sur le règlement intérieur met en perspective le fonctionnement dans la société (codes à écrire, à connaître, à ré-écrire), et son fonctionnement intime (carnet personnel, repères moraux, limites que l'on peut se poser à soi-même, valeurs à nommer, périls à déceler). Dans les deux cas, il s'agirait de travaux écrits, publics, ou privés, collectifs ou individuels, portés au public (discutés) ou secrets.

Je ne sais si cette clinique est “ une clinique de demain ” mais son originalité (lieu d'implantation, architecture, investissement des habitants, présence mutualiste) en faisait fin mai, un “ modèle symbiotique ” vivant. Dans cinq ans, dans dix ans, la vie complexe de ce lieu (et l'évolution conjointe de la ville, ses métamorphoses, ouverture d'un planétarium, d'un lycée) se transformera en une autre réalité, encore plus complexe. Il serait dommage d'en obstruer maintenant, les orifices, d'en ligaturer les veines et artères.

Huitième règle : favoriser les organisations en parallèle.
À l'instar du monde vivant, il convient de mettre en œuvre le parallélisme des tâches dans les processus de création, de production et de régulation.

Parallélisme des tâches :
C'est ce qui fut mis en œuvre lors de la fabrication, consolidation du “ tissu social ”. Partout cette métaphore court dans la langue, déchirure du tissu social, liens sociaux distendus. J'ai donc installé dans le hall de la clinique, salle d'attente des consultations gynécologie, pédiatrie, un très grand métier à tisser, tenu chaque mercredi après midi par une tisserande (qui a eu le cran de s'adapter, et de remettre en question une pratique traditionnelle, classique du tissage), et je lançai la proposition, dans tous les lieux où je passais, (voix principale, voix secondaires, écho), que chacun, individuellement ou collectivement pouvait venir apporter son bout de laine, de coton, de “ soi ”, son ruban, son lacet, sa corde à sauter, son élastique… et le passer lui-même ou le donner à passer. Phénomène boule-de-neige, chacun, chacune le sut, l'entendit dire, “ on ” pouvait venir, et autour d'un thé, d'un café, d'un goûter, vivre un moment, autrement. La dynamique fut telle que des femmes, des enfants, revinrent, “ sans raison ”, tisser des motifs retrouvés-oubliés, apprendre, des hommes angoissés (leur femme étant en consultation) passaient de “ l'autre côté ” du métier et laissaient flotter leur souvenir (leur mère, leur tante, leur sœur, là-bas…) Densité de rêves, de récits, de paroles mêlées, enchevêtrées à ce tissu : non seulement on pouvait venir seul (personnel de la clinique, le soir), s'inscrire autant de fois que l'on voulait, ne rien mettre du tout; mais aussi “ se ” dire ou imaginer silencieusement la matière qu'on aurait pu y nouer.

Le jour de l'inauguration, ce fut le ruban coupé par le Président de la mutualité du Rhône ; le long ruban d'or se faufila, magiquement sous nos yeux dans la chaîne, et chacun, devenu acteur, passa le lien donné à l'arrivée par l'association et le personnel. Œuvre collective belle, tellement que, unanimement, fut prise la décision (une fois le tissu détaché du métier) de re-monter une chaîne. Ce fut précisément la répétition inlassable du même geste, l'entassement régulé par la tisserande, de ces fils, de toutes provenances, qui fit apparaître un objet non soupçonné, d'une grande résistance, le tissu social était là re-fait, re-constitué sous nos yeux, avait “ pris ”.

Neuvième règle : mettre en œuvre des cercles vertueux.
- Les mécanismes qui conduisent à l'auto-sélection d'une espèce ou à la création d'un marché sont de nature autocatalytique. Ce sont des cercles vertueux. Pour les favoriser, il est nécessaire de créer des niches de développement, nécessaire à leur amplification, ainsi que les réseaux de communication qui démultiplient les effets de synergie.

Pas un instant, je n'oubliais (car mille capteurs étaient en action, en éveil, j'entendais et “ voyais ” dans la clinique) qu'une des priorités était que l'établissement fonctionne, soit connu, se remplisse, priorité d'ordre économique. L'inauguration allait servir de prétexte à un maillage. Pour ce faire, une fois par mois, (le rythme de mes interventions était cinq jours mensuels), je mis en place des “ micro ” évènements, concert de guitare, répétition des visites guidées par l'association, fête rencontre autour du métier, cadeaux des enfants de l'extérieur, préparés pour les nouveaux nés, donnés aux mamans, lecture de poème… afin, qu'une fois revenus dans leur quartier, dans leur centre (de loisirs, sociaux, crèche, classes…), le bouche à oreille s'amplifie. La tâche était d'autant plus facile, que, parallèlement, l'accueil chaleureux du personnel, ses compétences professionnelles, la qualité des soins, la présence de l'obstétricien, rayonnante, magnifique, l'écoute des pédiatres, portait littéralement la clinique. Pour une démultiplication, je m'appuyai sur la société de communication la mieux ancrée sur le terrain (Médiactif) et demandai aux deux “ agents ” relais, d'informer oralement, en donnant les cartons d'invitation pour le jour J'; et relançai les groupes, ou individualités qui étaient venus tisser; l'association fit circuler dans les quartiers, réactivant leurs réseaux ; le public a été, si dense que les visites à deux voix ont fonctionné sans interruption de 14 heures à 19 heures toutes les I/2 heures. Une niche de développement intéressante serait la mise en place d'un atelier de création tissage à la M.J.C. (projet déposé au G.P.U.). Dans un premier temps, les femmes venues régulièrement tisser à la clinique, se retrouveraient et feraient ce qu'elles savent faire. Dans un deuxième temps, ayant re-trouvé l'outil, elles créeraient et traduiraient leur réalité actuelle, contemporaine, de femmes vivant à Vaulx-en-Velin…

À la M.J.C., passent des adolescents, adolescentes, qui verraient les métiers poussés contre les murs, découvriraient une possibilité de re-nouer, avec leur mère (un savoir ignoré), une autre manière de dire, des preuves d'une richesse tue, des techniques différentes (métier de haute-lice, gobelins) dont ces merveilleuses premières bandes dessinées que constituaient les tapisseries à personnages, le lien avec la clinique serait pris en charge par la tisserande.
En plus de toutes les niches déjà énumérées (bibliothèque, ludothèque, école de musique, possibilité d'un concert par trimestre à la clinique, productions liées aux rites, rituels, tournées, enrichies dans les groupes d'échange) il serait souhaitable de répondre aux demandes. Malika : “ tu devrais faire quelque chose, comme à la clinique, pour les grandes, qui vont à la fac, et qui ne croient plus à rien, à Bron, à Décines… ”

Prendre le temps de les rencontrer (je tendrais forcément vers une action artistique, trop persuadée que la création individuelle est un processus nécessaire à l'élaboration, à la construction, à l'évolution de l'être)… niches possibles, diffuses actuellement, mais à ne pas négliger.

Dixième règle : fractaliser les savoirs… éducation fractale : forme d'éducation favorisant les méthodes, principes et outils d'acquisition des connaissances, plutôt que la mémorisation de savoir encyclopédique.

Il se trouve que dans cette clinique, sont juxtaposés, cohabitent, des savoirs, de qualité, de teneurs, d'étendue différentes, (car je pars du pré-supposé que chacun “ sait ” : éléments puisés dans des cultures orales, écrites, télévisuelles, visuelles, universitaires). Il nous faut donc mettre en œuvre des processus qui permettent à chacun de découvrir ou redécouvrir ce qu'il sait, de le nommer, de l'identifier, de l'enrichir, de le confronter. L'écriture opère : deux femmes de l'association : une silencieuse, troublée de l'autre jusqu'à la paralysie de la parole, écrit, par morceaux, tâtonnements, efforts douloureux le texte de la visite, texte dit, porté par toutes les autres femmes de l'association… continue d'écrire, en forme de journal matériau sensible, donné, je l'espère à entendre, un jour. Quand cette maïeutique a abouti, rien ne peut plus arrêter le désir de grandir.

Ce fut une autre méthode pour Nathalie, elle aussi prise dans et par l'écriture (elle formula la deuxième version, vision des visites guidées) : son autonomie acquise la conduira à l'élaboration d'une page de journal (concernant l'association, en projet) ; ce qui lui permettra grâce au soutien logistique du Centre Multiculturel de Rencontres, d'acquérir des connaissances, mises en pratique, de dépasser des contraintes techniques, parce que s'y confrontant réellement.

Je n'énumérerais pas tous les exemples, ce serait trop long : simplement, la méthode fut la même que celle employée dans les ateliers création, menés dans différents lieux : quel que soit l'âge, la condition physique, psychique, la classe sociale, je m'attache toujours et avant tout avec les “ êtres ” qui sont devant moi, à mettre à jour leur propre méthode, avec exercices sur mesure, textes sur mesure, masques créés pour un travail précis, costume les projetant dans leur propre univers en expansion. Ce qui leur donne la possibilité d'affronter n'importe quel problème, de le résoudre à leur manière, selon leur imaginaire : leur alchimie personnelle opérera…. de leur propre initiative : quatre femmes de l'association ont décidé de suivre une formation concernant le livre dans le milieu hospitalier, deux autres vont suivre une formation, gestion, constitution de dossiers, deux autres, en informatique.

À Vaulx-en-Velin, il me semble qu'il faille s'attaquer à la fabrication d'outils de connaissance personnalisés : que le lieu clinique, microcosme traversé de compétences multiples permettrait de redonner la possibilité aux citoyens acteurs d'acquérir des savoirs, parallèlement, les leurs seraient reconnus, valorisés, vus.

Puisque nous avons la chance de travailler sur “ du global ” : l'être humain, une somme, un Tout, et que santé psychique et physique sont en inter-réaction, en inter-relation, un projet “ moyen terme ”, rendant compte de l'épaisseur de ces savoirs (de provenance diverse) concernant le CORPS, pourrait apparaître.

Pour ce faire, mettre au point des “ cellules ” de réflexion, construction, production de textes, joués, à l'intérieur de l'établissement et à l'extérieur, piochés dans le travail de consultant de M. Chandernagor (qui a multiplié les points d'approche, points de vue sur la santé) ; ce qui donnerait des “ aperçus ”, entrées, débouchés, accès, à cette nouvelle sphère d'une autre connaissance culturelle de l'être humain.

Les formes que prendraient ces travaux ne peuvent être décrites, puisqu'émergeant de nouvelles mises en circulation de données-reçues- recomposées-retraduites-reformulées, ré-injectées, entre partenaires, associatifs, professionnels, de santé, chercheurs, ethnologues ; simplement l'écriture (donc le sens), indispensable…

Ces règles d'or m'ont aidée à faire apparaître une armature conceptuelle, à ce qui n'aurait pu être perçu que comme une série d'intuitions à peu près pertinentes ! … J'aurais pu procéder autrement ; par exemple : pointer tous les nœuds rencontrés (canevas et points de croix !) et en analyser les dénouements. Deux exemples seulement.
Premier exemple : le report de la date d'inauguration de novembre 1994 à mai 1995 a, bien sûr, abîmé notre relation à l'école de musique, qui, sur-mobilisée, avait éperdument travaillé pour la date supposée, mais a également permis une évolution organique, chronologique, respirée, du projet, respectant en cela la finalité de l'établissement, fait pour être “ inauguré ”, mais surtout pour durer ! Les deux journées inaugurales ont contracté un temps passé, de processus aboutis, progressivement assimilés, intégrés par les acteurs, et un temps futur, aussi important, prémices de partenariats insoupçonnables, initiation d'autres modes de relation, à l'intérieur de la clinique avec un environnement Vaudais, certes, mais aussi bien plus large, nouvelles amorces d'un autre cycle : le trajet de la spirale, en s'agrandissant, a changé de niveau.

Le deuxième exemple : les difficultés rencontrées pour le financement nous obligèrent à découvrir des institutions (Grand Projet Urbain, Groupe Permanent de Lutte contre l'Illettrisme, Fonds d'Action Social…), inhabituelles à notre champ d'action, à rendre tangible le projet, en faisant découvrir le bâtiment, habité d'une vie intense, à leurs représentants, mêlant à chaque fois, dans le parcours, les trois lignes de force ; sociale (deux ou trois femmes, hommes, de l'association étaient présents la plupart du temps), médicale (les surveillantes de l'établissement étaient toujours présentes) et culturelles (je justifiais, argumentais, explicitais les actions en train de se dérouler dans la clinique). Connaissance réciproque. Les trois dimensions, complémentaires, donc nécessaires, se trouvaient imbriquées les unes dans les autres, sous nos yeux, articulées dans un fonctionnement harmonieux, que l'on pouvait voir, traverser.

Preuves semblent être faites, que des réponses affirmatives, solides, vérifiables, peuvent être données aux questions posées dans la conclusion de Joël de Rosnay.
“ Dans des univers en constante accélération, enfermées dans leurs bulles de temps fractal, comment les sociétés industrielles vont-elles poursuivre leur développement, sans laisser sur le bord de la route les sociétés moins favorisées ? Comment éviter l'enclenchement irréversible des mécanismes d'exclusion compétitive accroissant le fossé entre une minorité favorisée et une majorité dans le dénuement ? ”
et… croire que, si l'on stupéfie le temps, là, maintenant, tout de suite, on peut déchiffrer dans la complexité et la variété des motifs, leur arborescence, toutes les raisons d'espérer…L'éthique mutualiste, de solidarité, de responsabilité, qui met l'être humain au centre de ses pratiques est garante de la relation : l'établissement gardera en mémoire le désir des habitants, relayés par l'association ; la ténacité de la municipalité et sa préoccupation constante de trouver des solutions aux problèmes moraux, économiques, éducatifs des habitants ; l'investissement des partenaires… les contrats, signés, passés de toute nature, y compris moraux, ne peuvent s'effacer du jour au lendemain. Exceptionnels sont les investissements de ces hommes et femmes.

L'établissement est pris désormais dans une dynamique irréversible, symbiotique, évolutive, d'une densité particulière, qui ne peut être brisée, au risque de le déstabiliser mortellement ( et je sais, pour l'avoir expérimentée avec certains individus, la profondeur des blessures, comme si à Vaulx-en-Velin, on ne pouvait pas cicatriser … les frustrations deviennent chancres, les “ mises à l'écart ” momentanées, brûlures au troisième degré, mémoire à vif…).

En continuant de considérer, résolument, obstinément, passionnément tous les obstacles rencontrés non comme des freins, des blocages mais des possibilités nouvelles d'inventer une tierce solution, d'innover autrement par des chemins de traverse qui relieraient, originaux, des blocs duels, manichéens, dans une trans-versalité, appliquée ; alors : oui, les différentes cultures présentes sont une chance, offerte, de nous apprendre comment faire exister la tolérance dans la connaissance ; oui, multiplier les angles d'approche, d'attaque, laisser affleurer, émerger des expressions hétérogènes, surprenantes, in-édites, hors-normées, rend à l'être humain sa capacité intégrale de s'inventer, de s'imaginer, de se créer, de se re-définir - indéfiniment ; oui, à Vaulx-en-Velin, par le croisement, l'hybridation de savoirs médicaux, sociaux, culturels, apparaît une nouvelle configuration, dans l'espace et le temps ; d'autres architectures, d'autres constructions, mentales et concrètes, qui créeront les conditions d'apparition d'une citoyenneté plus haute et plus forte…

“ D'UNE CRÉATION À L'AUTRE ” HISTOIRES ÉCRITES DE PARCOURS INAUGURAUX / RELIÉS …
CLINIQUE DE L'UNION - MUTUALITÉ DU RHÔNE Vaulx-en-Velin NOVEMBRE 1994 / MAI 1995

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