Textes des créations

RE.GAIN   Texte écrit pour l’inauguration et les Portes Ouvertes de l’Hôpital de Troyes – Septembre/Octobre 2014

RE.GAIN Création artistique du Théâtre de la Pierre Noire
–        Vous qui entrez ici… retrouvez toute espérance !…
–        Vous qui… (oui, c’est une première ! une première fois !
et les portes ouvertes, ne se refermeront pas…
n’ayez crainte ; vous n’emprunterez pas d’anciens parcours, couloirs étranglés, ici désormais : plus d’impasse).
–        Vous qui… appréhendez (peut-être) d’être perdu…
–        (perdu, dit le médecin ? non… jamais…  « bienvenue », susurre la bienveillante accueillante ; nous y sommes, reprend l’aidant, aide-soignant, soignant, aux petits soins, [et grands soins…)
–        (Vous qui…) laissez-vous amener au cœur : on y verra plus clair… Aujourd’hui : grand jour !
–        Qui se lève : tendu, nouvel écran pour première inscription.
… se matérialise sous nos yeux…
–        Vous n’êtes, ne serez jamais perdu !
–        (Trait tiré sur d’anciennes représentations !
–        Un signe, croisé en lieu et place : croix rouge !)
– 1, 2, 3, soleil !
C’est ici que vous vous retrouverez !
–        … à l’intersection, point de convergence de toutes les forces qui autorisèrent l’élévation de cet ensemble hospitalier ré-articulant passé, présent, futur !
–        (Il faudrait dessiner une étoile à mille et une branches pour signifier toutes les énergies : figure à « n » connexions).
–        Ici : pré-inscription !
–        Avant de vous re-trouver, vous serez « trouvé » dans un territoire à multiples points de contact. Géolocalisation activée !.. Le même plan !
–        aujourd’hui simulé,
–        demain virtualisé – plan inter-actif –…
borne interactive ? (ne cherchez pas votre carte vitale… aujourd’hui vous avez carte blanche : elle est à vous… gardez là… elle deviendra…)
–        Accélération !
–        Dans ce nouveau territoire de soin, demain, numérisé, quadrillé, découpé, plus de temps perdu !
Pas une goutte de sang versé – perdu – !
–        Ici : de ce liquide si rare resurgira la vie, inépuisable, régénérée et…. !
–         1, 2, 3,… miracle ! la sur-vie, inespérée, attente comblée ! et l’insoupçonnable vitalité, désir de vie, habitera ces nouveaux corps : image 3D. Dernière modélisation, infiniment silencieuse !
–        Rien n’arrêtera plus le mouvement, d’une circulation libre dans ces nouvelles eaux de vie, au sein de cette vague (c’est l’appellation certifiée conforme de notre hôpital)…
emplie des innombrables gouttes d’eau que nous sommes !
–        Comme en un miroir grossissant : leçon de vie inaugurale, autre leçon d’anatomie, répétée dans le secret, performance magistrale d’un personnel voué, dévoué, au devenir, à l’être, au bien-être, au mieux-être des im-patients que nous sommes !
–        Perdus ? à nouveau ? désorientés ?
Pour se repérer, la méthode est non invasive : ici, le sourire.
Ici, un guide ; ici : le fil retrouvé de vos pensées !
–        Demain : le sens de la visite, c’est vous qui le découvrirez puisque vous serez ici,
acteurs de votre propre parcours de soin !
–        À moins que vous ne vous sentiez pas en état, jambes en coton, – têtes en nuages – ici ou ailleurs ?
–        Pré-inscrits : vous n’aurez plus longtemps à attendre.
–        Peur et douleur quelquefois font trébucher, perdre pied, l’équilibre.
–        Même en état second, ne vous souciez pas… Tous ici sauront « qui » vous êtes. Identité trouvée d’un clic. Numéro : identifiant personnalisé patient. Les données sont sécurisées (dans cet I-cloud, nuage bloqué !
–        Vous flotterez jusqu’à la chambre hospitalière : là, même si vous perdez force, courage, confiance, (votre langue peut-être !) vous serez au cœur de l’attention (appliquée, constante) d’un organisme vivant à demeure. Qui ne vous laissera à aucun moment, tomber. Quels que soient votre poids, votre légèreté… et votre douleur, estimée, sous-pesée, formulée sera traitée jusqu’à la faire, le plus possible, avant qu’elle ne vous submerge, disparaître
–        Après examen et leur lecture : s’enflamme l’être : ce qu’on croyait perdu, la tête… la boule… le désir de vivre… est là, inespéré, fragile : on peut à nouveau imaginer l’avenir, se projeter dans un futur habité par une conscience clairvoyante. Non obscurcie, par de sombres idées, idées noires.
–        Ré-animé. Le souffle, vital, est veillé avec la plus extrême attention, les soins les plus intenses. Et la perte de connaissance, effacement fugace du monde ne doit pas persister.
–        Ici nous naissons, nous renaissons, nous sommes reconnaissants.
–        Et bientôt nous serons reconnus par ce futur étrange robot à visage écran. Theresa est son nom, qui saura en temps réel, vérifier depuis votre iris – œil agrandi d’étonnement – ce qu’il conviendra de faire, là tout de suite, ici et maintenant. Et les hommes et les femmes analysent les données, décodent les signaux d’alerte, programment intervention, passent à l’acte.
… en même temps, ici, vous ferez d’autres connaissances : ici, vous ne vous sentirez jamais seuls.
–        Alors oui, vous retrouverez les couleurs qui vous avaient abandonnés, (pas à pas) page après page, tournée… bonnes couleurs… belles couleurs…
que vous recouvrerez
que vous découvrirez, soulagés
dans de nouveaux cadres de vie : les chambres sont peintes, chaudes, tons vifs ; dans de nouveaux cadres… : des tableaux sont apposés aux murs.
–        vous verrez le monde d’un autre regard.
Dans le cadre du miroir, la toilette facilitée, faite : il ne restera qu’à poser juste le rose, aux joues.
–        Car ici, (au cœur de ce complexe hospitalier, puisque vous avez de nouvelles cartes, à passer dans bornes interactives, donnez-les nous) l’interactivité commence ; ici ! et maintenant !
–     Vous aurez en main d’autres atouts.
–        Atout cœur – à l’écoute : le médecin détecte les avis de tempête qui se déchaînent dans le secret de l’oreillette.
Vous pourrez parler ouvertement : le cœur le plus serré… une fois ausculté, (et s’il y faut introduire un minuscule ressort, ce sera ici possible par main très experte) : les passages seront à nouveau possible dans cet organe…
: réaménagé…
: réparé, cœur continent vaste encore à explorer…
: non endurci, non sclérosé, réceptacle sacré…

Valet, dame, roi, as : tous atouts, de cœur, au service, figures de l’attention, du soin, de l’écoute, de l’étrange proximité où l’un, un temps, sauve l’autre, avant que, redevenu autonome, il ne se sauve lui-même…
–        C’est donc, ici, que se touche avec tact, toute peau, que s’incisent les fibres, que s’entrouvrent les tissus.
Qu’entre chaîne et trame, le fil de la vie, si incroyablement fragile, si incroyablement résistant, se maintient.
… et que, d’un même élan, d’une même patiente énergie commune s’opère l’acte de guérison, se restitue, se reconstitue (la cicatrice même n’est pas visible à l’œil nu), l’enveloppe précieuse qui nous contient…
Jusqu’à ce que nous puissions, retrouvés, nous perdre à nouveau…
… Dans la foule des biens portants, bien heureux… d’être redevenus, bien vivants…
Maryvonne Vénard – Septembre 2014

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 « RE.GONFLER A BLOC »  TEXTE ECRIT POUR LES PORTES OUVERTES A L’HOPITAL TENON EN MAI 2015

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ACCUEIL (Emilie)

Fermée : Hôpital Thonon – libre d’accès ce jour, à tous et toutes.

Service spécifique de l’accueil, en service au service bonjour !

Oui, les portes sont ouvertes.

Vous pourrez entrer, y compris…dans, à votre disposition…un bloc.

Ouverte : Patient ? Patiente ? Vous l’êtes ?

: Je vous re-prends. Nous sommes là…pour vous.

O : Patient…nous savons…restez-le, encore… ! Un très court instant…

: Désirez-vous renouveler votre appel ? nous l’entendrons…

: Souhaitez-vous rester patient ? Devenir spectateur ? Ou mieux acteur ?

Je vous mets en attente…

: Vous avez renouvelé votre appel ?…entendu !

Je compose…le…ici pas…de numéro !

Je signale.

: (à) une seule condition : signe de reconnaissance : ce bracelet.

  • Vous l’avez apporté !
  • Bracelet d’identification : vous savez ce que vous représentez pour nous.
  • Il ne peut rien vous arriver – puisque vous serez suivi – bien suivi…

A tout moment nous vérifierons que c’est vous – vous seul (ou plutôt : accompagné,

…cela vous sera demandé pour être autorisé à sortir)

que c’est de vous, exclusivement, dont il doit être question.

  • Je propose ? pose ? ne vous impose rien. Besoin de votre consentement.

… condition exceptionnelle : aujourd’hui, on ne vous demande que photo, radio, numéro.

Vous ne pas un examen.               Ni compte-rendu. Ni compte à rendre.

(à Flavien) : Y-a-t-il du jeu dans le dispositif ?

: Répétition publique : participation souhaitée, avec votre assistance,

notre assistance.

(à Flavien : Les papiers, enregistrements,…sont réglés ? Comme…musique… ?

O (point GPS) : – Vous êtes là…point GPS. Vous ne pourrez vous perdre.

Laissez-passer.

O : – Vous êtes là…au départ, début du mouvement, de la spirale-progrès (progressante).       Mise au point : des sciences et techniques, médicales, logistiques, robotiques.

O : Intervention rapide ! Vous ne ferez que passer !

  • Une étoile filante – que vous pourrez regarder de la fenêtre de votre propre         chambre, puisque ce soir, vous y dormirez !
  • Votre participation active est requise. Vous êtes debout, sur vos 2 jambes.

O : Tout a été anticipé. Vous êtes attendu.

…protégé, rassuré, opéré, réparé, soigné, remis sur pied,

et à nouveau pris dans le tourbillon de la vie.

O (les pas) : Vous êtes, tenez, fermez, sur vos 2 pieds.

(à Flavien) : Pose de bracelet terminé.

O : Non celui-ci ne comptera pas vos pas, ni ne fera circuler aucune donnée

confidentielle sur les battements amoureux de votre cœur.

(à Flavien) : 1er assistant – assurez le suivi…

O : N’ayez aucune appréhension, je ne vous quitterais pas du regard (de l’œil).

: Je re-prends.

O : …soufflez…inspirez…

F : Je vous re-prends. L’attente n’a pas été trop longue j’espère ?

L’intervention, que nous allons pratiquer,ici, en ce jour, à vu, réclame toute notre (votre) attention

…nous avons suffisament repeté. Pas de fausses notes possibles.

Au diapasson        – La –

Battement en mesure : même tempo

– Je rappelle, exception, aujourd’hui : mesure à 4 temps.

Inspiration – aspiration – expiration – de nouveau : inspiration augmentée – capacité agrandie.

-( A quoi le patient aspire-t-il ?!)

– Je rappelle : le spectateur patient a besoin (secretement) que toute intervention rapide le conduise vers un autre état – autre état que l’état second dans lequel il est entré; en place, sur place : un équilibre retrouvé.

– Je rappelle : le patient, secretement acteur, aspire à être libéré de ses inquiètudes, d’un poids, d’une gêne, d’un manque, d’un trop plein, d’un excès, d’un encombrement – allegé : il volera de ses propres ailes… Impératif : objectif de toute chirurgie ambulatoire- ou conventionnelle.

Contrôle des battements – mouvement régulier – Andante –

– Accordés : régulateur, régulatrice, panseur, panseuse, anesthésiste, chirurgien, chirurgienne, soignant-aides, circulante, circulant ? En mode majeur ? Au diapasson : La – pas de tête ailleurs.

– N’oubliez pas : nous faisons bloc.

– Vous connaissez la partition par coeur –

Aucune absence blanche, blanc, n’est autorisé – non inscrit dans le déroulement.

– Soupir ou 1/2 soupir de soulagement permis, quand le patient, remis debout, s’en sera sorti.

Motif récurrent : nous operons au grand jour, ici, ici, la nuit n’a pas lieu d’être…

à moindre risque, moindre complication, s’ouvre et se referme… se produit le tour de passe-passe.

– Notre formation, après répétition approfondie, interprétera, donc, une suite en si…

– ce que nous jouons aujourd’hui, exceptionnellement.

Composée en clé de sol : le patient s’avance autant que possible, aussi longtemps que possible (ambuler, déambuler : cela signifie marcher).

Silence : rien ne peut se dérouler avant ultime pause – ultime vérification.

Aucun instrument ne peut circuler   – conditionné – prêts ?

Avant ultime réglage – articulations déliés – obstacles levés.

– le coordonateur (scrupuleux) liste et pointe ? la justesse des notes ?

– Juste ? l’identité du patient ? à l’endroit, envers, face profil, point exact concerné ?

Hélène : le patient n’a pas une fausse identité – il porte le bracelet adéquat à sa situation.

– Tourné de tous les côtés : un seul validé

– Juste ? le mode d’installation est connu de l’équipe présente en cette salle, cohérent avec le site, adapté, sur mesure.

Isabelle : l’intervention a été programmée : non dangereuse pour le patient.

tout risque a été analysé et évacué

Juste ? la préparation cutané du patient est documentée dans la fiche de liaison ?

Isabelle : préparation completée sur le champ, en 2 temps 3 mouvements, par léger coup de pinceau (balayage délicat)…

Juste ? l’équipement matériel, boite, instruments ont été vérifiés, ne présentent aucun dysfonctionnement ? appareils branchés ? scopes au top ?

Isabelle : le bloc est prêt; l’équipement complet, l’équipe au grand complet sont prêts à entourer le patient – en toute sécurité –

Juste ? le patient court il ? court-il ?… Presente t il des risques de rejet ? de fuite ? de perte ? de recul ? Y a t il des points critiques qui lui permettraient de s’évaporer…dans la nature ou dans la ville ?

Isabelle : seul signe apparent : legère perturbation due à la surprise

…. ? mais ? le patient est consentant ?

Hélène : Oui ? oui !

….Coordoninateur ? oui ? on descend le bloc. Derniers accords parfaits avant ouverture.

Harmonisation, à vide, sans pression; de haut en bas, de bas en haut.

2 tonalité pour les 2 portées : en si majeur, celle du haut

En la mineur : celle du bas

Hélène : si le patient est bien celui qui.

Isabelle : là

Hélène : si l’intervention est bien celle que

Hélène : là

Isabelle : si le site opératoire est tel que

Hélène : là

Isabelle : si l’installation est assurée selon

Hélène: là

Isabelle : si les images, nécessaires sont bien lisibles

Hélène : là

Isabelle: si les étapes critiques (points de vue divergents, points noirs, traitement en cours on été diagnostiqués, résolus)

Isabelle : là – oui –

Alors : (isabelle)

Hélène : L’antibioprophylaxie a été effectuée selon les protocoles…

la préparation du champ opératoire a été validée selon le protocole en vigueur

Isabelle :Alors…coordonnateur ? Tout est, juste – à – justé ?

– Accords réalisés – Accord donné – A corps donné

En jeu !

A nous de jouer

Inspiration retrouvée     Envol possible dès maintenant              accompagné !

Le final : en un seul mouvement allegro vivace !

Etat euphorique ! en apesanteur.

– Ecran allumé – Feux de position   – croisés

– l’œil de la caméra, introduit, suit du regard, enregistre en mémoire les passages, difficiles

à traverser

laser opérationnel ?

en position

1 instrumentiste prêt ?           2 prêt ?

informé ? bien, et formé ; très bien

– répétition à vide pour le dernier arrivé : cordes, poignets, souples, mouvement fluide : le robot co-opère                       en phase d’apprentissage

– plateau technique vérifié

– partition connue sur le bout des doigts, toucher de haute précision

– action télé-guidée

j’incise   – micro   – tout le monde suit ? (à Genève également ?)

dissecteur       bras II

pièce : bras démis ? bras ré-articulé, remis

  • bistouri électrique : bras III
  • – thermo fusion : bras I

_ œil de la caméra ébloui d’avoir vu comme jamais !

  • on extrait tout corps indésirable.   Comptage – recomptage des boites compresses – ne rien oublier
  • On suture       On ferme     –   On éteint
  • On reprendra la répétition jusqu’à ce que tous les mouvements soient sus – mécaniquement, machinalement
  • Maryvonne Vénard Mai 2015

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« 1914… À CHŒUR PERDU… »

CHAPELLE DU SACRE CŒUR – ABBAYE ST MARTIN ES AIRES JUIN/SEPTEMBRE 2015

Ils sont venus, dans cette chapelle (désacralisée-désactivée), les deux portes du transept se sont ouvertes.Ils sont entrés : une restauratrice ? sculptrice ? dévoile la statue de la « Douleur » (de Paul Dubois), tranchée de tout son haut, plâtre à nu ; elles se reconnaissent, l’une se souvenant de la fragilité extrême de l’autre – à l’aide d’un pinceau doux – . L’échafaudage qui barrait le cœur du transept est déplacé. Des bancs larges, sans dossier, sur lesquels tous s’assoient –face au Chœur : empli de formes indéchiffrables, des draps blancs ont tout recouvert, du sol à la figure centrale, ce qui se devine formes ? humaines ?

Oui

Bonjour                                    Là, où ça se passe !

Vous pouvez vous installer, vous placer… vous déplacer… chercher la meilleure place (toutes sont à prendre ; sauf : premier rang) et                                                      faire silence                                    pas d’appel s’il vous plait. (le seul appelé ici, c’est moi ; reconverti, depuis peu, en guide)

Avant toute chose, je me présente                                    Christophe                                    en service                  service des transmissions

Hier encore…                  ma formation initiale d’ingénieur informaticien m’autorisait à…

(- J’étais suivi ! bien traité –

désintégré – réintégration non accordée

Mon supérieur hiérarchique m’a demandé d’être guide (vous allez donc, à votre tour, devoir me suivre !), dans le cadre de la commémoration de la Grande Guerre. Mille neuf cent quatorze. Mille neuf cent dix-huit (je suis passionné par l’Histoire).

Accepté ! A une seule condition : pas de représentation,…d’aucune sorte…

Ni film, ni photo, ni 3D

Avec le numérique, aujourd’hui, tout se créé, tout se transforme,

tout se retouche, tout se fausse, se falsifie.

Le champ de bataille comme si vous y étiez – rien qu’avec un casque de réalité virtuelle !

Comme si vous en étiez !

Censurée,                   la projection !                                    Interdite,                   la reproduction !

Rien à voir.

Et donc : … ouvrez grand vos oreilles. Fragment d’une lettre, 1er octobre 1915.

« Entre les brancardiers, se prennent les blessés qui peuvent marcher, seuls ou en s’aidant l’un l’autre, troupeau sanglant et peinant, mus par le même instinct qui les ramène vers l’arrière, vers la paix, vers la vie. Parmi eux, une figure de cauchemar apparait : c’est un sous-officier à qui un éclat d’obus a, comme un coup de hache, emporté la mâchoire inférieure. Il n’a plus sous le nez qu’une effroyable bouillie rouge d’où pend sa langue tailladée. Il marche en faisant des gestes de fou et en roulant des yeux suppliants, comme pour prendre le monde à témoin, de l’horrible chose qui lui arrive. »

Feu de l’action ? Théâtre des opérations ?

Vous n’y êtes pas ! Vous êtes même très très loin du compte. (Qui chiffre les pertes ? Qui peut estimer, au jugé, la perte, le prix d’une vie ? Sur quelle base ?)

Vous êtes ici. Devant moi : Delacroix, Christophe

Pas de hasard ; vous connaissez l’histoire ?…

– Un géant, portait les voyageurs qui voulaient traverser un fleuve au flot tumultueux tout à fait infranchissable.

(C’était il y a très très très longtemps)

Une nuit, alors qu’il dormait, il s’entendit en rêve, appelé trois fois pas son prénom : c’était la voix d’un enfant qui demandait à passer de l’autre côté. Réveillé, il voit l’enfant :

« Monte sur mes épaules » dit-il. Et la traversée commença.

Mais plus le géant allait, plus s’alourdissait sur ses épaules le corps de l’enfant

« J’ai l’impression de porter le monde » dit le géant

« Tu portes le monde et celui qui l’a créé ; et je te nomme Christophe : le porteur du…                                     baptême de l’eau… !

. (Sur mes épaules, le poids…                                    baptême du feu).

. Ici, pas de simulation. Pas de falsification possible. Rien à cacher.

Vous êtes dans une vraie Chapelle, construite de pierre, de fonte et d’acier. 1892. Olympe Fontaine, architecte Troyen. Style néogothique. Style dont la figure connue, emblématique était Viollet le Duc, restaurateur entre autre, de Notre Dame de Paris, ami de Prospère Mérimée, premier inspecteur général des monuments historique, chargé de poser un diagnostic sur l’état de fatigue, de délabrement des bâtiments, et de sauver ce qui devait l’être.

(… Vous voyez ici et là, la peau tuméfiée)

… Chapelle aujourd’hui constitutive de l’institut universitaire des métiers et du patrimoine

… Chapelle, à l’origine, dédiée à la Congrégation des Dames du Sacré Cœur, dans l’enceinte d’une abbaye, Saint Martin Es Aires, ancien Grand Séminaire de Troyes.

… Et dès 1914, investie, occupée, emplie (premiers combats : carnages) de blessés : soldats : uniformes : sang séché, pansements durcis, boue, os broyés, viscères à vue. Matériau humain : corps déconstruits, délabrés, déchiquetés, par le fer et l’acier.

Ici, pas de simulation possible

Des témoins : pas des simulacres…

Pas des copies…

Mais les originaux…

… « La douleur » (indiquant la première statue vue). Sculpteur : Paul Dubois, nogentais, entre autre professeur de Camille Claudel.

(Adam et Eve sont à moitié découverts, montrant Adam dont le visage donnant encrage, seul et celui d’Eve, si doux.)

Eux qui croyaient pouvoir éternellement dormir. Adam, Eve, statues de plâtre aux yeux définitivement clos… Où poser le regard ?

Sculpteur : Edouard Valtat, troyen, mort trop jeune pendant la commune.

Ensemble intitulé : « Création ».

A côté l’enfant suppliant. Sculpteur : Ernest Legrand, aubois, apprentissage à la Sainterie de Vandoeuvre.

. Lui, n’a rien vu. (le drap qui cache les yeux et le corps tendu en prière, ne tombe pas)

« La guerre moderne n’est plus un combat plus ou moins personnel, à l’idée duquel nous sommes faits depuis des siècles, c’est actuellement une sorte de boucherie industrielle à procédés perfectionnés. [le drap arraché laisse voir Adam aux membres amputés] Le danger, la mort même se présentent maintenant sous des formes nouvelles, étranges, auxquelles notre psychologie ne s’est pas faite, dont elle n’a pas encore pris son parti… [Eve, éviscérée tout en équilibre sur sa béquille de fer qui sort de sa cuisse] Tout cela nous fait l’impression plutôt d’une catastrophe cosmique, telle qu’un tremblement de terre, une éruption de volcan, et l’on sait à quels points sont nombreux les cas de trouble nerveux et mentaux par suite de catastrophes… »

Reprise : La guerre moderne n’est plus un combat plus ou moins personnel, c’est actuellement une sorte de tuerie informatisée ; frappes chirurgicales ; victimes collatérales                                    femmes enfants sont                                     compris

C’est le Docteur Jacoby qui avait proposé le premier la création d’une assistance psychiatrique pour les troupes en campagne

De quoi devenir fou de terreur. Plus aucun lieu sûr. Aucune protection. Aucune aile. Aucun abri.

Ceux qu’on croit sacrés : réquisitionnés ! Comme cette chapelle, hôpital auxiliaire n°4, et les infirmières, médecins, chirurgiens, bénévoles de la Société Française des Secours aux Blessés Militaires, Union des Femmes, des Dames de France, rassemblés sous le même drapeau, cause commune, la Croix Rouge, dans l’urgence, choisissent de trier, anesthésier, amputer, recoudre, tailler, réparer, renvoyer à l’arrière, ou sur le devant de la scène, au combat, sous les feux roulants d’une artillerie, qui éructe à jets continus.

Bouches à langues, lances, flammes, prophétisant nuits et nuits d’apocalypse

Ceux qu’on croit sacrés, intouchables ! Une cathédrale, la cathédrale, de Reims… (Bataille de la Marne). Au commencement était… !

Et : alors que le drapeau blanc traversé de la grande croix rouge, est accroché au flanc de la cathédrale doublement sanctuarisée (interdit, depuis Henri Dunant, de cibler les lieux où l’on soigne, où l’on prend soin)

: alors que les premiers blessés, Allemands, Français mêlés dans le dedans, se tordent, se convulsent à même la paille

: alors que, aux premiers bombardements, le sol tremble, les vitraux se fracassent, déluge de plomb fondu

…. à même le parvis, les infirmières, brancardiers, soignants, dessinent, aubes blanches, draps, chasubles à applique rouge, un ultime signal : il y a ici des soldats gémissant, hurlant, pleurant dans la nef, le transept et jusqu’au chœur.

S’abat en mille gerbes, le feu. La voute céleste s’effondre.

J’ai réalisé pour vous une sorte d’audio guide. Comme si les deux statues, sosies de celle de la cathédrale, continuaient de voir. Pupilles de plâtre à jamais dilatées. Persistance rétinienne.

(de part et d’autre du chœur, très en hauteur, deux bustes de plâtre, Joseph et une servante…)

– (le guide ouvre, avec ciseau, le linge qui recouvrait l’écorché )-

Joseph : Elle est debout, mais pantelante.

la servante : On cherche à reconnaître son visage. Avait-elle conservé le sien ?

Joseph : On ne la distingue pas. C’est pourtant là que nous étions l’autre fois. Rien. C’est que le temps moins clair ne permet pas au regard de porter aussi loin.
 La voilà derrière une voilette de brume. Serait-elle donc encore ?

la servante : Ce n’est plus elle, ce n’est que son apparence. C’est un soldat que l’on aurait jugé de loin sur sa silhouette toujours haute, mais qui, une fois approchée, ouvrant sa capote, vous montrerait sa poitrine déchirée.
 Les pierres se détachent d’elle. Une maladie la désagrège. Une horrible main l’a écorchée vive.

Joseph : Les photographies ne vous diront pas son état. Les photographies ne donnent pas le teint du mort. 
Elle est ouverte. Il n’y a plus de portes. Il y a bien encore les voûtes, les piliers, la carcasse mais les voûtes n’ont plus de toiture et laissent passer le jour par de nombreux petits trous ; les piliers, à cause de la paille salie et brûlée dans laquelle ils finissent,; la carcasse, où coula le réseau de plomb des vitraux n’est plus qu’une muraille souillée où l’on ne s’appuie pas. Deux lustres de bronze se sont écrasés sur les dalles. Nous entendons encore le bruit qu’ils ont dû faire. Des manches d’uniformes allemands, des linges ayant étanché du sang, de gros souliers empâtés de boue, c’est tout le sol. Comment l’homme pourrait-il se croire dans un sanctuaire !…

la servante : Notre esprit revoit les blessures extérieures. Nous devons être au niveau de ce fronton où Jésus mourait avec un regard si magnanime. Le fronton se détache, et Jésus n’a plus qu’une partie sur sa joue gauche. La balustrade s’en va par colonne, les anges n’oseront plus s’y accouder.
 La cathédrale n’est plus qu’une plaie »


Joseph : C’est chaque niche, que l’on n’a plus, maintenant qu’à poser horizontalement, à la façon d’un tombeau, puisque les saints qu’elles abritaient sont pour toujours défaits ; c’est chaque clocheton, dont les lignes arrachées se désespèrent de ne plus former un sommet ; c’est chaque motif qui a perdu son âme de sculpteur.

la servante : La toiture disparue laisse les voûtes à nu. La cathédrale est un corps ouvert par le chirurgien et dont on surprendrait les secrets. 
Nous ne sommes plus sur un monument.

Joseph : Les chimères, les arcs-boutants, les gargouilles, les colonnades, tout est l’un sur l’autre, mêlé, haché, désespérant. Artistes défunts qui aviez infusé votre foi à ces pierres, vous voilà disparus. 
Le canon ne nous émotionnait plus. L’édifice nous parlait plus fort. Le canon se taira.

la servante : Son bruit, un jour ne sera même plus un écho dans l’oreille, tandis qu’au long des temps, en pleine paix et en pleine reconnaissance, la cathédrale criera toujours le crime du haut de ses tours décharnées.

Joseph : Nous sommes près du choeur. De là, nous regardons l’ancienne rosace. Elle créait dans la grande nef une atmosphère de prière et de contrition. Et le secret des verriers est perdu !

Il tombait des gouttes d’eau de la voûte trouée. C’était probablement d’une pluie récente ; mais pour nous, ainsi que pour tous ceux qui se seraient trouvés à notre côté, ce n’était pas la pluie :

la servante : c’était la cathédrale pleurant sur elle-même.

Joseph : Le canon continue de jeter sa foudre dans la ville. Les coups se déchirent plus violemment qu’au début. Que cela peut-il faire maintenant ?

la servant: La cathédrale de Reims n’est plus qu’une plaie.»

  • (le guide s’est échappé, comme tétanisé, en haut d’un escabeau de bois posé contre une des parois qui constituent le chœur) –

– (au centre du chœur, comme en marche, la nuque penchée, la face dévorée jusqu’à l’os (son bras gauche est absent), apparaît l’Etre, littéralement mis à feu et à sang. Le vif : sujet d’anatomie semble se consumer encore debout.) –

Il y a quelques mois encore, j’étais dans l’incapacité d’articuler le moindre son

Il n’y a pas que les gaz qui soient incapacitants « vous avez pensé aux conséquences d’une dé mission ? »                   Quitter ?

« J’ai suivi l’instruction

J’ai obéi

J’ai exécuté les procédures »

– « Trop jeune peut-être ? »                                    – Mais la jeunesse n’a rien à voir là-dedans !

Personne ne nous écoute !

  • Préparé ? Pré-paré à : On saute dans le vide !

On ne sait pas ce qu’on fait

Secret défense                                    ça pèse                                    défense secrète

– (Tout en s’approchant de l’écorché – raccroché par connaissances) –

J’ai                                    j’avais tout prévu                                    sauf ça

de vous pointer, corps anatomique à l’appui,

les progrès, en accéléré, de la médecine,

à la grande occasion de la Grande Guerre

Vaisseaux communicants

Le sang versé pour une patrie

Le sang qui coule, perdu, pour une cause

Le sang recueilli, précieux, conservé                                    transporté                                    sauveur

de vous expliquer la première transfusion                                    de bras à bras

Tentée, testée, dès 1898 par un médecin du nom de Crille

Transfusion sanguine qui consiste à relier l’artère – du donneur –

à une veine du malade

soit par une canule

soit par une suture                                    ce qui entraine pour le donneur la perte définitive de son artère radiale.

… D’où je viens, de Bretagne, dans ma famille, on a toujours raconté l’histoire. Que c’était le 16 octobre 1914 (le 16 octobre, c’est le jour de ma naissance…) qu’avait eu lieu la première transfusion directe de la première guerre. C’est Isidore Colas (il était de ma commune) en convalescence à l’hôpital, suite à une blessure de la jambe, qui a sauvé, par le don de son sang, le caporal Henri Legrain, du 45ème d’infanterie, arrivé exsangue du front

Leurs sangs, par chance, étaient compatibles ! : l’opération réussit…

Après… plusieurs soldats ont été                                    ranimés                                    ou non

Depuis, on sait pour les groupes sanguins. Pas question de race ni de couleur de peau, ni de frontière. Moi par exemple, je suis classé donneur universel, alors… C’est une tradition dans ma famille, de consacrer un temps pour ça. Si j’avais été à côté                                    quand ça s’est produit                                    j’aurais pu

– (on entend à peine, puis plus distinctement vrombissement ailé, sons abstraits, concrets ?)

Comme des bourdonnements dans les oreilles. Ça revient. Les mêmes symptômes…

Vous entendez ? Comme un essaim de guêpes tueuses, balles sifflantes, lâchées, ou de drones miniaturisés, qui vont s’abattre ?

Vous entendez ? Comme le bruit d’un moteur en étoile. Début de l’aviation. Avions de reconnaissance, mais la cavalerie n’appréciait pas du tout qu’on lui vole la vedette. Et maintenant ? vous entendez ? le bruit d’un Drone ? téléguidé ? Personne ne pilote. Personne n’occupe le cockpit. Vide. Où est celui qui programme ? Qui détermine les trajectoires ? invisible ? . Signalement par satellite. Mille et un voyants, tous allumés : eux qui voient tout ! enregistrent ! C’est moi qui ai appuyé, sur la touche. Sur l’écran : très nette résolution.

Levez vous s’il vous plait. …

Ça tourne : peut-être, je vais m’évanouir…

… Un malaise.

Tournez-moi le dos. Tous. Toutes. S’il vous plait.

Ne me regardez plus

Asseyez-vous.

A l’appel : plus personne ne répond ?

(Le public obéit, se lève, se retourne sur les bans ; désormais face à la nef.)

Dire en seconde voix « Qui, si je criais, qui donc entendrait mon cri ? »

(Une voix de femme mêlée à des accords d’orgue) : « Qui si je criais, qui donc m’entendrait si je criais, et cela serait-il même… et que l’un d’eux me prenne sur son cœur. Trop forte serait sa présence, et je succomberai. Il me faut ainsi donc me retenir et ravaler en moi l’obscur sanglot, ce cri d’appel. Mais héla vers qui se tourner, à qui donc, mais à qui peut-on s’adresser.

– A l’ange, non.

– A l’homme, non.

Et la nuit, ô la nuit. Quand le vent tout empli de l’espace des mondes, travail et sculpte nos visages… Car à qui ne reste-t-elle pas désiré si passionnément, la nuit doucement décevante et prodigue en douleur qui se dresse difficile devant le cœur de chacun. Hors de tes bras jette le vide, rejette-le dans ces grands espaces dont notre souffle vit et que peut-être les oiseaux de leur vol plus intime encense l’air comme agrandi… »

– (la restauratrice est apparue, lanterne à la main, à côté d’une forme vague, comme en suspend, la fine membrane blanche, tirée, laisse voir une femme de plâtre, le visage levé, les bras, les ailes immenses sont incapables de se relever « l’ange est déchue ») –

Le lieu est habité ? Qui joue ?

Au-dessus de nous, ils sont là à jamais immobiles, ils ne pourront plus jamais voler. Moi non plus je ne pourrais plus jamais voler ; ni toucher une console.

Comme une crise. J’étouffe. Ecran noir.

  • (le déambulatoire, tout autour de la nef est éclairé : les oiseaux, œil fixe, de proie, innombrables sont agrippés au rebord) –

[Voix des oiseaux )   Au secours… hum, hum, me voici sur un cadavre… fils barbelés… un ventre vidé des organes… non s’il te plaît sauve moi… un ciel gris et nuageux… avec tous ces corps on à l’embarras du choix, un petit gros pour déjeuner et un colonel pour le diner… s’il te plaît… je vois… chi chi chi… où sont ces objets métalliques… la violence inouïe…. Plus grand, plus rapide…. Je sens couler… des baïonnettes… des éclats d’obus… des oiseaux de destruction plus gros et plus rapides que moi… il a failli me percuter… mort et atrocité… la souffrance se lit peu à peu sur le visage des soldats… je vole tranquillement dans les airs, quand d’un coup j’aperçois un cadavre… ces œufs pourquoi sont ils si gros ?… les mitrailleuses crachent des balles… je réalise que je suis sur le champ de bataille…. Ils n’apportent pas la vie, mais tout son contraire : la mort et la destruction…. Pourquoi tant de souffrance… je ne veux plus voir.

Maintenant, tous retournés, vous allez voir l’envers du décor.

Vous entendez ? Les grondements des chiens de guerre ? de barbarie… c’était                                        acte                                          de barbarie.

La terre en tremble.

– (la restauratrice s’est approchée d’un groupe informe (chiens s’entre- dévorant), en même temps qu’elle avale du dedans des gueules s’entre-déchirant, la matière blanche, elle raccroche une sorte de boue noire, qui recouvre les corps ennemis) –

J’étais un des plus rapides, premier de ma promo. Je ne faisais qu’un. Je n’avais rien vu venir. [Attendre le silence] Paralysie partielle incapacitante. Position intenable. Secrète défense. Secret. Clé perdue. Donné perdu.

… (au plus loin, ce sera un cheval sans cavalier – ne reste que la trouée de son buste absent, une jambe, un bras, comme après explosion – qui sera découvert. Et toujours la boue noire sort, sans interruption, de la où ça manque, annulant) –

« Notre objectif était d’atteindre la tranchée des boches et de la reprendre, nous devions sauter les barbelés, traverser le no man’s land pour arriver à l’objectif. Je partis au galop tout en évitant les creux et les bosses du sol pour ne pas me retourner les sabots. Mon cavalier me prévint que c’était le moment de sauter les barbelés. Je sautais et arrivais sur le no man’s land. L’étape la plus difficile de notre mission. La difficulté de cette opération était qu’il fallait avancer tout en évitant les balles et les obus, en esquivant les cadavres sur le sol, et je galopais quand tout à coup, j’entendis la grosse Berta crachant un de ses chicots. Je m’attendais à ce qu’il tombe, mais je ne le vis pas. La seule chose que je sentis, fût quelque chose qui passa au dessus de ma tête. Mais sur le moment, je ne prêtai pas attention. Puis dans la foulée, je sentis que mon cavalier était bien léger. Je me dis qu’il était tombé ; pour vérifier, je regardai sur mon flanc, et je vis bien que ses pieds étaient dans les étriers. Il n’était pas tombé, cela me rassura. Tout en galopant, je vis une petite colline devant moi, créée par un obus. Elle était assez grande pour nous cacher moi et mon cavalier. Je m’y arrêtai et repris mon souffle. Sur le sol, je vis une flaque d’eau, je m’y approchai pour voir si mon cavalier allait bien. Et là, je découvris que de mon cavalier, il ne restait plus que les jambes. J’étais terrifié, j’étais paralysé par la peur, je n’arrivais pas à surmonter une telle horreur, et j’en restai pétrifié. »

Dans quel état ! Au point mort.

– (de plus loin, encore, dans la nef, éclairée en sombre, par la lanterne de la restauratrice, perceptible sous définissables lambeaux, le squelette, (de profil, on croit le voir reculer) d’un très grand cheval )-

« Que s’est-il passé ? Où sont ma peau et ma chaire ? Et mon cavalier où est-il passé ?. Une date reste bloquée dans ma mémoire : le 22 août 1914. Pourquoi ? Pourquoi cette date ? Pourquoi certaines images me reviennent sans cesse à l’esprit ? Des hommes déchiquetés, des pluies de balles, des montagnes de cadavres, des obus explosant de partout. Pourquoi maintenant quand j’entends la pluie cela me fait penser à ces tempêtes de balles ? Pourquoi quand j’imagine des morts, je pense aux cadavres entassés qui m’ont tant choqué ? Ah, ça y est, tout me revient, je sais pourquoi j’ai perdu ma peau et ma chair le 22 août 1914. Un énorme obus empli de shrapnells est tombé près de nous et il nous fût fatal ».

– (la restauratrice a ôté délicate, les peaux mortes, os du crâne, visible) –

Oui c’était un 22 août 2014. Cela me semble si loin, si proche. Collusion, collision.

– (et le guide entre au centre du transept, au milieu des spectateurs) –

Retrouvons nos esprits. La clé… de voûte. Juste au-dessus.

Nous sommes en ce moment, au croisement, à la croisée.

Si nous levons les yeux, nous percevons la voûte de l’art gothique formée de plusieurs ogives qui se croisent précisément au centre de cette voûte, sur une pièce de maçonnerie appelée clé de… elle permet de répartir les forces sur les piliers qui la soutiennent et non plus sur les murs qui peuvent être ainsi percés.

Comme vous pouvez le constater ici : aucune issu, aucune échappée.

Muré.

L’ogive est la partie antérieure d’un projectile contenant une charge explosive. Détonateur actionné par contact (emploi d’un percuteur) ; à distance (missile guidé) ; à retardement (au bout d’un certain temps la charge explose).

Mise à feu.

Feu. Feu à volonté.

Feu sans volonté.

Touché ! Touché ! Touché !

A la dérive. Navigation hors contrôle.

Vous voyez la nef ? Chavirer ? La nef devant nous ? Vous les voyez les voiles se lever ?

J’entends, j’entendrais toujours la grosse voix de mon arrière grand-père.

  • ( les brancards, recouverts de draps, qui sont alignés de part et d’autre dans la nef, deviendront, au fur et à mesure du texte, masses de chairs mortes, décomposées, embarcations raides, appareillées de voiles emmenées par la restauratrice devenue figure aveugle de la mort)

(Voix d’homme) :

Épaisses brouillasses sur les rives de la mer. – Par deux fois, le coq a déjà chanté -. Au dessus de la vaste plaine inondée des Flandres, tremblent les étoiles. Près de Furnes, dans un estuaire, débarqués, les marins d’une escadre constituent l’avant garde. Souffle le vent de la mer ; le ressac entraine vers la berge les cadavres aux ventres gonflés et violacés de quelques soldats allemands ; qui flottent entre deux eaux ; une vague les soulève sur sa crête d’écume, une autre les annule. Leurs bottes noires immergées à demi, s’enfoncent dans le sable ; ces grands corps gonflés tombent sourdement. L’escadre de marins qui encercle la plage demeure silencieuse, regardant l’horizon moutonneux, sans fond. Ce sont des pêcheurs de Normandie et de Bretagne, jeunes gars crédules, aux yeux clairs, aux âmes enfantines, vaillantes devant la mer, réceptives au miracle, craintives devant les morts. Beaucoup d’entre eux prient à voix basse, se souvenant des apparitions dans les cimetières et dans les pinèdes de leurs contrées ; d’autres boivent de l’eau de vie en fumant leur pipe, parfois un des leurs s’essaie à chanter. La lune navigue dans des orbes de brouillard, et les corps violacés des soldats allemands vont et viennent dans le ressac.

Un lieutenant de marine, accompagné d’un sergent, descend le long de la berge renforçant la garde. Il salue les marins, qui tout comme des enfants, en présence de leur chef, sentent se dissiper cette peur des morts qui les pousse à prier, et à chanter. Un caporal canonnier sort de la file, et se distinguant, la main à hauteur de la tempe :

  • Avec votre permission… mon lieutenant. Nous autorisez-vous, à mettre les voiles ?…

Il montrait les cadavres des boches échoués sur la plage. Le lieutenant comprend et sourit :

  • Ne serait-ce pas mieux de les enterrer ?
  • Sauf votre respect, mon lieutenant, mettons leur des voiles et que le vent les emporte.

D’un groupe de marins, des voix se font entendre :

  • Que le vent les emporte ! que le vent les emporte !…

Ce sont des voix profondes, terrorisées, détimbrées; leur murmure semble être prière. Un marin breton se signe :

  • Les vivants et les morts ne doivent pas dormir ensemble !

L’officier fait un geste d’indifférence :

  • Alors, que le vent les emporte !
  • A vos ordres, mon lieutenant !

Le groupe de marins se disperse sur la plage, se chuchotant les uns aux autres:

  • Allez ! Mettons-leur les voiles.

Quelqu’un interroge :

  • Et le lieutenant ?
  • C’est le lieutenant qui l’a ordonné.

Pataugeant dans une eau chargée de phosphorescences, les marins retroussent leurs manches. Tout le long de la plage flottent plus de cent cadavres allemands gonflés et tuméfies. Certains n’ont plus de tête ; d’autres font voir sur leur ventre et sur leurs jambes des cicatrices bleuies, presque noires. Commence le travail d’installation des voiles à l’aide de longues perches et de bouts de toiles. Utilisant de longues hampes, ils font des entailles dans les chairs violacées, et clouent les tiges de bois sur lesquelles ils accrochent les toiles.

Ensuite, superstitieux, mais adroits, ils en fixent les extrémités, au cou et à la cheville, poussant les corps jusqu’à trouver le tirant d’eau ; ils dressent la voile à la recherche du vent qui va la gonfler. Les morts s’éloignent de la plage comme une escadrille de petits voiliers ; on les voit, s’aligner sous la lune, partir vers l’horizon marin, poussés par une fraiche brise de mer qui souffle au troisième quadrant.

Un air de joie traverse ces âmes enfantines et crédules. Un garçon de cabine, béret à la main, la lumière des étoiles dans ses yeux fervents, psalmodie dans sa vieille langue celtique :

  • Mère du seigneur ! je n’ai plus peur des morts !

Revenante.                       Douleur.                                                 Revenue.

La mer                               toutes les larmes                                 elle appelle son enfant.

Elle prend le deuil.

Elle pleure de tout son corps

(Voix d’enfant) : « Il pleut, il pleut des gouttes de sang, comme des balles de mitrailleuse. Des gouttes d’eau se scratchent sur le sol comme des obus. Tout explose, hurlement, cri, sifflement, océan de sang ».

– ( la mort est devenue la mère, s’avançant les bras douloureux, la bouche ouverte en un cri muet, dans l’allée principale ; se recule, jusqu’à cette gargouille verticale, qu’elle aura dénudée ; on voit la béance d’une gueule cassée, les mains refermées sur un pain dit de consolation. Le long fleuve noir qui coupait la nef en deux, est avalé : on se retrouve dans une installation d’hôpital temporaire. La restauratrice est devenue infirmière, qui avance, chanson articulée à la bouche, au milieu des lits souffrants.)

[plainte continue, inconsolable de la gueule cassée]

depuis l’espace on n’entend pas crier.

Depuis                     , je n’entendais plus.

Elle fait le noir.

(Voix d’enfant) : « Nous ne pouvons pas empêcher les oiseaux de la tristesse voler au dessus de nos têtes, mais nous pouvons les empêcher de faire leur nid dans nos cheveux ».

La langue étrangère de la consolation

(Voix d’homme) : «  Moua no yo Moua no léé Moua no yo malo no é Moua no léé…. Et c… »

La bas, c’était elle la berceuse.

(Voix de femme) : « Au jardin de mon père
 Les lilas sont fleuris (bis)
Tous les oiseaux du monde
 Viennent y faire leurs nids
 Auprès de ma blonde
 Qu’il fait bon, fait bon, fait bon
 Auprès de ma blonde
 Qu’il fait bon dormir
 Tous les oiseaux du monde
 Viennent y faire leur nid (bis)
 La caill’, la tourterelle
 Et la jolie perdrix
 Auprès de ma blonde…
La caill’, la tourterelle
 Et la jolie perdrix (bis)
Et ma jolie colombe
 Qui chante jour et nuit
 Auprès …
Et ma jolie colombe
 Qui chante jour et nuit
 Elle chante pour les filles
 Qui n’ont pas de mari
 Auprès…
Elle chante pour les filles
 Qui n’ont pas de mari »

Nous en sommes revenus

Là, je re-prends pied !

prévu : un autre audio guide

c’était ici même devant vous

l’hôpital – la nef – sauvegarde, des fous perdus – si mal.

– (une voix d’homme rapide, haletante) –

… cet hôpital temporaire d’une ville française, offre ses cellules et ses lits blancs comme des autels, aux soldats de la République.

Les vestibules débordent de blessés. Des lits sont installés d’un côté et de l’autre des murs, traçant ainsi au milieu de la salle, un corridor douloureux, empli de plaintes et de longs gémissements. Certains blessés amaigris, pâles et à moitié somnolant, leurs bandages tachés de sang et de boue, se reposent sur les bancs du parloir. L’escalier saturé de soldats endormis, la musette pour tout oreiller, engoncés dans des couvertures d’un brun grisâtre, exhale une odeur de sueur humide ; ils ont l’air inexpérimenté, l’air d’avoir été maltraités, et si rendus de fatigue, qu’entrant dans la salle, ils jettent leurs musettes devant eux et se laissent choir. Mouvements, voix et bouillasse emplissent les vestibules. Dans le corridor formé par les deux files de lits, les clous des bottes de militaires laissent leur empreinte. Au bruit des pas, une main exhibe sa pâleur sous une couche sale de boue et de poussière, soulève l’alèse de la tête de lit :

  • Je meurs de soif ! je meurs de soif !

C ‘est comme un râle. Le front entouré de bandelettes de gaze sur lesquelles on voit de récentes tâches de sang ; de fait, tout son visage disparaît sous les bandages. D’autres lits, s’échappe une plainte légère, d’autres encore, des mots fiévreux, des râles agonisants, des cris de délire, enfin, quelque uns de ces lits, plongés en un profond silence, sont comme cercueils. Les cris, les supplications, les phrases chaotiques débitées en continu, font Tour de Babel. Un blessé ne cesse de crier :

  • Les Anglais ! Les Anglais !

La civière grince, il sort ses bras en agitant les mains :

  • Les Anglais ! Les Anglais !

Et toujours la même chose, le même cri à la torpeur inexpressive, la même pensée obscure tournant en rond comme la pierre du moulin. Plus angoissant à entendre qu’une déchirante plainte.

– les « blessés » ont été relevés, draps et brancards disparus. Un seul reste, qui se cassera en une pliure improbable, obligeant l’infirmière à le porter comme une croix incomplète –

Voix de femme : « De sang je suis tissé, de sang et de souffrances et de l’espoir de ceux que l’horreur a fauché.

Ma vie est bataille, et en lutte s’épuise, lutte, contre la mort, fil tenu de la vie

Et voici que soudain quatre mains m’empoignent. Course contre le temps, vacarme, nuit , fureur ; la guerre est là il faut servir. Les hommes qui me portent sont les sauveurs du monde marchant glissant rampant sous le feu ennemi.

D’un geste précis et vif voila que l’on me pose, boue, pluie, sifflement des fusils et la peur des bombes Et au milieu des morts  un cri qui s’élève : «  celui-ci est en vie ».

Brancard ! Brancard, hurlement ou murmure : un peu d’espoir enfin. Au secours !sauvez-moi ! J’ai mal. Je vais mourir.

Et le poids de ce corps qu’en moi des mains déposent, sans hâte, mais trop vite : il faut s’enfuir d’ici.

Odeur du sang et de l’angoisse, sanglots, gémissements. La mort est pour bientôt….

Et tandis que déjà, tel un linceul je les enveloppe, c’est à moi qu’ils murmurent leurs derniers mots, d’amour « dites à ma femme que je l’aime » « maman, maman » ou le nom des petits.

Accrochez vous, pauvre âmes, pour l’amour de ceux qui vous aiment : tenez bon, tenez fort, le havre est pour bientôt.

Mais parfois l’épreuve est trop rude, corps brisés, broyés, arrachés et à jamais détruits. Quelques râles rugueux puis le souffle s’épuise, s’attenue s’effiloche s’éteint….. C’est fini.

Oh le poids de ces corps que l’on jette à la fosse commune d’un coup sec : Croix blanche dans un champ vert de gris.

De sang je suis tissé et de la mort des hommes. Arrêtez, faites paix, cessez l’horreur, enfin. De ce chaos il faut qu’on me délivre, je n’en peu plus, je suis brisé. Je veux que l’on me brule ou que l’on me détruise, de ce sang à jamais être purifié. Ou bien dans un hangar perdu qu’on me remise ».

-( l’infirmière-restauratrice denude le corps debout de la statue « le blessé », le bras gauche manque, elle soigne, applique avec douceur pansement, bandeaux. Revenant au premier plan, devant nos regards, elle essaiera d’ajuster mains déformées, crispées, trouvées dessus les draps, aux bras inertes) –

Membre fantôme

le bras inerte n’obéissait plus aux ordres, ne réagissait plus.

Commande bloquée

manquement à l’ordre. Ca ne répond plus.

Le bras, dé-posé, là,       dé-posées les armes ?

J’étais le bras droit solide ; c’est, gauche, ma main gauche qui appuya sur la touche du clavier.

J’étais trop loin du théâtre des opérations ;

trop loin des actes de barbarie.

de barbarie

de barbarie              pour dé-nombrer les corps

Les membres d’une même famille ?

Femmes, enfants, compris.

Des gosses, c’était des gosses, qui faisaient semblant de lancer des grenades,

quand le drone est repassé au-dessus de la zone

Lui, sa main était ouverte, doigt relâché.

-( la restauratrice retire les bandages d’une main dont les doigts enserrent une grenade de plâtre, elle l’en extrait, la pose dans une boîte hermétiquement close, et ré-installe la main et le bras, posés comme sur un étrange autel ; dans la position d’un corps qui pourrait enfin dormir) –

Sur mon écran – j’ai vu – nette, la figue de barbarie

Un fruit. Juste un fruit

Lui, fixait, œil immobile

Il ne fixait pas l’œil de la caméra mobile

… Il rêvait ? Qu’il jouait ? À la guerre ?

… Il ne rêvait pas. Il suppliait. les hommes, je rêve, ne jouerons plus à la guerre.

– (« l’enfant suppliant » a été découvert et le drap qui le masquait sert désormais de refuge au guide qui s’en recouvre, désormais annulé )

Maryvonne Vénard   Septembre 2015

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